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Jean-Michel Charlier

Carnet de vol de Buck Danny

Voilà bientôt 52 épisodes et plus de 55 ans que Buck Danny, l’aviateur au menton carré et au regard d’acier, parcourt les cieux sans ombre de la bande dessinée d’aviation sans prendre une ride. Si cette bande dessinée semblait destinée à un public de passionnés ou de professionnels de l’aviation, elle a accédé au statut de classique du neuvième art. En partenariat avec AeroPlanete.net, nous vous proposons un survol des aventures du plus célèbre des pilotes de papier.


Victor Hubinon © D.R., courtesy of aeroplanete.net

En 1946, les aviateurs américains sont au sommet d’une gloire sans nuage. Le liégeois Georges Troisfontaines, patron de l’agence de presse World Press, persuade Victor Hubinon, alors dessinateur inconnu de réaliser une bande dessinée ayant pour héros des as de l’aviation yankee. Admirable vendeur de tout et n’importe quoi, Troisfontaines était en revanche nettement moins doué pour le scénario. Après avoir expédié un an de guerre du Pacifique en treize pages bourrées d’invraisemblances, Troisfontaines se décide à appeler à la rescousse Jean-Michel Charlier, un doctorant en droit qui avait déjà collaboré avec Hubinon pour réaliser un court récit, L’agonie du Bismarck, publié en 1945 dans Spirou.

Les débuts d’une série mythique

Charlier, qui dessine également les avions, parvient à donner à cette série un peu d’envergure. Il tient également à ce que celle-ci colle le plus possible à la réalité. Pour se faire, il glane ses informations dans les journaux des militaires américains stationnés à Liège, ainsi que dans les premiers livres des correspondants de guerre. Mais les photos et autres documents techniques se faisant rares, de nombreuses imperfections subsisteront dans un premier temps. Par la suite, la précision technique de la série leur créera quelques soucis avec la Sécurité Militaire qui voyait d’un mauvais œil la publication à grande échelle des dernières innovations militaires. Les plus fidèles lecteurs de la série, les pilotes de chasse, alimenteront la série d’anecdotes tout au cours de sa publication. Si les deux premiers volumes ne dépassent pas leur vocation première de fresque historique de la bataille de la mer de Corail et de la bataille de Midway, le troisième prend la guerre comme toile de fond aux aventures de l’aviateur de papier. C’est d’ailleurs à cette occasion que Buck Danny s’entoure de Jerry Tumbler et de Sonny Tuckson, ses deux équipiers qui le suivront désormais dans toutes ses aventures.

Buck, le meneur

Buck Danny est le personnage principal de la série. Il est l’archétype parfait de l’as de l’Air Force : blond, avec une petite mèche rebelle, menton carré, yeux bleus, et avec cela, une sacrée dose de courage, de bravoure et d’héroïsme... L’étymologie de son nom n’est pas clairement établie : Danny serait une référence au cartoon Bugs Bunny tout en sonnant comme Terry, personnage principal du très célèbre comics des années 1930 de Milton Caniff, Terry and the Pirates, dont le style a sans aucun conteste inspiré le trait de Victor Hubinon, tandis que Buck n’est pas sans rappeler Buck Rogers, héros d’un comics de science fiction (1928). Originellement dessiné d’après les traits de Georges Troisfontaines, Buck Danny change de visage au cours du premier épisode, Les japs attaquent, et évolue jusqu’au dixième épisode environ, le crayon de Victor Hubinon ayant enfin trouvé le visage du héros de la série. Le personnage de Buck Danny ne changera plus guère entre 1952 et 1979. La reprise du dessin par Francis Bergèse en 1983 apporte tout de même un peu de changement dans les traits du personnage. Bergèse laisse au personnage l’allure que lui avait dessiné Victor Hubinon tout en le détaillant un tout petit peu plus, et en y ajoutant son empreinte : le changement dans la continuité.

Jerry et Sonny, les fidèles compagnons

Tumbler est l’éternel second, et Tuckson l’éternel pitre. Tumbler est un fana de la petite poignée, comprenez des éjections de dernière minute d’un avion en proie en flamme. Tuckson lui, cultive un goût particulier pour le ridicule et les tartes à la crème. De là à les voir comme faire-valoir de Buck Danny, le chef parfait, leader des patrouilles et le plus gradé, il n’y a qu’un pas que la facilité nous incite souvent à franchir. En allant un peu plus loin dans l’analyse de ces personnages, l’on s’aperçoit que face à la perfection agaçante du héros, ces deux protagonistes apportent à la série une bouffée d’air salutaire. Dès les premières cases, Sonny est présenté comme un rigolo, qui n’hésite pas un instant à dire du commandant Buck Danny qu’il doit être « un type insupportable [qui] doit se balader avec toutes ses décorations et avoir la bouche pleine de ses exploits », sans se douter qu’il parle à ce dernier, qui n’a pas eu le temps de coudre ses nouveaux galons... Longtemps cantonné dans le rôle ingrat de comique de la bande, d’excentrique gaffeur aux fiancées nombreuses, il hérite néanmoins d’un naturel de forte tête, qui parvient à percer des mystères, comme dans Le Tigre de Malaisie, Mission sur la vallée perdue, Tigres volants contre pirates ou Le Pilote au masque de cuir. Depuis L’Escadrille fantôme, il a même changé de statut, devant la voix de l’auteur Francis Bergèse. Tumbler, lui, est un héros dans l’ombre : il n’est pas aussi comique que Sonny, et est le subordonné de Buck. Pourtant, son aide est toujours déterminante, et il joue parfois un rôle de premier plan, comme dans L’escadrille fantôme, une aventure de Buck Danny sans que celui-ci ne soit jamais vraiment sur le devant de la scène.

L’épopée des « Tigres Volants »

Les trois aviateurs officient maintenant en Chine, au sein des « Tigres Volants ». Cette période certes propice aux récits de guerre n’est pas exploitable à l’infini, et en 1949, après six épisodes, le scénariste décide de mettre un terme au conflit mondial, et démobilise ses personnages. Ces aventures ne manqueront toutefois pas de faire polémique par la suite. En effet, dans la lignée du dédain accordé aux perdants et de la condamnation unanime de leurs exactions, Charlier y a qualifié l’ennemi de « jaune », de « face de citron », ou de « singe ». Une polémique qui fera renoncer le scénariste à une série parallèle, « La jeunesse de Buck Danny », qu’il développait pourtant pour nombres de ses séries, comme Blueberry. Mais les auteurs sous-estiment encore le prestige qu’apporte l’uniforme à leur héros. Submergés par un flot incessant de lettres de lecteurs - chose à laquelle un éditeur est rarement insensible, ils réintègrent Buck Danny et ses ailiers à l’armée de l’air américaine après un cycle d’aventures de barbouzes. Cela tombe d’autant mieux que l’US Air Force touche ses premiers avions à réactions, et que la guerre de Corée est sur le point d’éclater. Mais contrairement à la Seconde Guerre mondiale, cette dernière est un sujet politiquement sensible. Ainsi, les deux épisodes en traitant seront interdits en France pendant quelques années par une commission chargée de contrôler les publications destinées à la jeunesse. Charlier retiendra la leçon, et jusque dans les années 1990, il ne sera plus question de citer nommément un pays dans un conflit.

L’éternelle ennemie

Buck Danny s’ennuie alors sur quelques aventures, qui ne sont pas ses meilleures. Le scénariste décide alors de lui trouver un ennemi héréditaire. Ce sera Lady X, l’aviatrice passée dans le camp adverse, non pas le bloc soviétique, sujet tabou, mais celui des espions et des trafiquants. Ce personnage n’est d’ailleurs pas entièrement fictif. Il est très largement inspiré de l’allemande Hanna Reitsch, pilote d’essai, détentrice de plusieurs records du monde et Flugkapitän de la Luftwaffe pendant la Seconde Guerre mondiale. Charlier possède tout de même ce don merveilleux de mêler habillement actualité aéronautique et politique, et fiction. Ses scénarios traitent de grands sujets aussi divers que variés, comme les essais de missiles intercontinentaux, la piraterie dans l’Asie du Sud-Est, les nouvelles générations d’avion de combat, ou les premiers pas balbutiants de la conquête du cosmos. Non, Buck Danny n’ira pas dans l’espace. Pourquoi ? Parce qu’il ne se passe rien dans une capsule spatiale. L’intelligence d’un scénariste consiste aussi à ne pas céder aux effets de mode au détriment de la consistance d’un récit.

Pays imaginaires

Quand éclate la guerre du Vietnam, la question d’y faire participer ses héros hante l’auteur. Pourtant, cela est d’autant plus difficile que la France y a été mêlée quelques années plus tôt. Lui vient alors une idée de génie : expédier ses aviateurs au Viet-Tan, pays fictif ou vient d’éclater un conflit… S’en donnant à cœur joie, il écrit ce qui restera sans doute comme l’une des meilleures aventures de Buck Danny, sur les épisodes 26 à 28 (Le Retour des Tigres Volants, Tigres Volants à la rescousse !, Tigres Volants contre Pirates). Cette astuce scénaristique permet à l’aviateur de renouer avec les missions de guerre, celles qui passionnent le lectorat de la série. Ainsi apparaissent une multitude de pays ou de sultanats fictifs, en Amérique du Sud, ou en Asie du Sud-Est, agités par des guerres civiles ou contrôlés par des narcotrafiquants. La collaboration de Jean-Michel Charlier et de Victor Hubinon est ainsi fort prolixe, et le succès de Buck Danny se poursuit sans interruption sur 40 albums. Quand le dessinateur décède en 1979, elle figure déjà au rang des classiques de la bande dessinée franco-belge.


Francis Bergèse © Dupuis

L’après Hubinon

Après la mort d’Hubinon, Charlier se met en quête d’un nouveau compère. Si Daniel Chauvin, assistant de Jijé sur les Tanguy et Laverdure, semble de prime abord bien placé, c’est finalement Francis Bergèse qui décroche le poste. Ce dernier est alors inconnu dans le monde de la bande dessinée... mais pas de l’aviation ! Après quelques années dans l’aviation légère de l’armée de terre, il est devenu journaliste, collaborant à Aviation Magazine et à Aviation et pilote privé, avant d’entrer au Fana de l’aviation, dont il deviendra rédacteur en chef. En parallèle, il poursuit une carrière d’illustrateur aéronautique, réalisant entre autres les dessins des boîtes de maquette d’avion de la marque Heller, et les couvertures du Fana de l’aviation. C’est par l’illustration qu’il entre dans le cercle restreint des collaborateurs à Buck Danny. Au début des années 80, l’éditeur Dupuis recherche en effet un spécialiste du dessin aéronautique pour réaliser les couvertures des intégrales Tout Buck Danny. Bluffé par ses réalisations, Charlier lui propose de faire quelques essais pour le dessin de la série. Bergèse s’était essayé - sans succès - à la BD à la fin des années 60. Pourtant, la formule semble convenir, et il devient ainsi le deuxième dessinateur de Buck Danny.

L’apogée de la série

Avec lui, Charlier réalisera quatre albums, sans doute parmi ses meilleurs toutes séries confondues. La trilogie nucléaire (Mission Apocalypse, Les Pilotes de l’enfer, Le Feu du ciel) est un véritable conte, plein de rebondissements : Buck Danny est mis en échec dans Mission Apocalypse par son ennemie jurée Lady X, qui en plus de lui avoir dérobé deux F-14 Tomcat flambant neufs, s’est emparée de bombes atomiques. Menant enquête dans les Caraïbes, il découvre que cette dernière ne compte pas les livrer aux Russes comme elle le menace, mais plutôt s’en servir pour bombarder Cancun, où se sont réunis les chefs d’États occidentaux... Les Agresseurs, dernière collaboration de Charlier et Bergèse figure parmi les meilleures histoires d’espionnage imaginées par le scénariste : il y met en scène un faux transfuge soviétique, chargé de percer les secrets des avions furtifs américains, et traite de manière sous-jacente de la fraternité entre aviateurs, ennemis par devoir, frères d’armes par amitié. Mais en 1989, alors qu’il écrit le scénario du 45e album, la maladie l’emporte. Les Oiseaux noirs restera inachevé, et les 16 planches dessinées sur les 23 écrites ne seront publiées qu’en 1998.

L’après Charlier


Jacques de Douhet © Daniel Fouss

Il faut alors quatre ans pour que la série redémarre, avec Jacques de Douhet à la plume. Mais si l’épisode Les Secrets de la Mer Noire mêle aventure, combats aériens et géopolitique, dans la lignée des scénarii de Charlier, la trame de l’histoire demeure alambiquée, et cette dernière vaine. Bergèse continuera donc seul. Cela n’est pas sans soulever des questions. En effet, Bergèse, si brillant qu’il soit au dessin, peut-il assumer l’écriture scénaristique de la série. Avec L’Escadrille fantôme, il prouve que oui. Horripilé par l’absence d’intervention de l’ONU dans le conflit bosniaque, il fait du colérique Sonny Tuckson son porte-parole, il imagine une escadrille secrète constituée dans le but de frapper les positions serbes autour de Sarajevo. C’est également le premier tome de Buck Danny à mettre en scène une femme pilote dans la Navy : la série évolue avec cette dernière. Cet album est suivi par un cycle abordant les liens entre les cartels de la drogue, les guérillas, et les gouvernements corrompus de l’Amérique Latine, qui connaît moins de succès. Les deux derniers épisodes sont ensuite des réussites... éditoriales sans être devenus des Buck Danny incontournables. Après un 51e épisode, Mystère en Antarctique, paru en juin 2005, un 52e tome est attendu : comme l’auteur l’a annoncé, il s’agira du dernier Buck Danny signé Francis Bergèse.

D’année en année, Buck Danny a su renouveler son public, et continue de susciter des vocations auprès de ses lecteurs. La volonté de Charlier et de ses successeurs d’adosser la fiction à la réalité technique et géopolitique y est sans doute pour beaucoup.

© Antoine Canard / Tous droits réservés
Illustrations © Charlier, Hubinon, Bergèse, Dargaud
Reproduction interdite sans autorisation écrite de l'auteur
Remerciements a Antoine Canard pour son amicale autorisation de reproduction
Article initialement paru sur AeroPlanete.net, le site spécialisé BD aéronautiques, partenaire d'Auracan.com

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Antoine Canard
11/09/2007
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