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Roger Faligot, les espions chinois et l’énigme du Lotus bleu

Roger Faligot
Roger Faligot © Faligot

Roger Faligot est l'un des plus grands spécialistes de l'histoire des services de renseignement internationaux. Il a notamment signé les ouvrages : Les Services spéciaux de Sa Majesté, La Piscine, DST. Police secrète, Le Peuple des enfants, Histoire secrète de la Ve République … Alors qu'il vient de publier Les services secrets chinois. De Mao aux JO (Nouveau Monde éditions), Brieg F. Haslé revient sur la révélation de Roger Faligot : Tchang Tchong-jen (1907-1998), sympathisant du Parti communiste chinois, aurait bien pu influencer politiquement son ami belge Hergé lors de la création du mythique Lotus bleu

Les Services Secrets Chinois

Dans votre nouvel ouvrage consacré aux services secrets chinois, nous avons la surprise d'y découvrir le nom d'Hergé ! Qu'a donc à voir le père de Tintin dans une telle étude ?
En étudiant le rôle du dirigeant communiste Zhou Enlai, futur Premier ministre et ministre des affaires étrangères de Mao, j'ai découvert que, dès les années 20 et 30, il avait formé un formidable réseau d'espions et d'agents d'influence en Occident, notamment avec l'aide de la veuve du Dr Sun Yat-sen, Soong Ching-ling. L'objectif était de gagner l'opinion publique occidentale, sous prétexte de la lutte contre le Japon. Dans ce registre, le premier dossier que j'évoque dans mon livre est celui de la romancière Pearl Buck, Prix Nobel de littérature, qui, avec Soong Ching-ling, a influencé l'épouse du président américain, Eleanor Roosevelt. En suivant le rôle de Soong Qing-ling, je l'ai vue active en Belgique. C'est grâce à Lou Tseng-Tsiang, l'ancien Premier ministre de son mari devenu moine en Belgique, que Tchang Tchong-jen a été présenté à Hergé le 1 er août 1934. Comme on le sait, celui-ci a eu une influence importante, ce que soulignent les biographes d'Hergé comme Pierre Assouline ( Hergé, Plon, 1996 ). Mais ils omettent un certain nombre de détails concernant la biographie du sympathique Tchang. Quand on étudie de plus près son entourage à Bruxelles, de même que sa trajectoire ultérieure après 1949, et la victoire du communisme en Chine, on découvre des perspectives nouvelles dans la lecture du Lotus bleu…

Hergé, sa femme Germaine et Tchang
Hergé, sa femme Germaine et Tchang
© Hergé / Casterman - Moulinsart
Extrait du Lotus Bleu
Extrait du Lotus bleu © Hergé / Casterman - Moulinsart

Vous décortiquez notamment les inscriptions en chinois apparaissant dans l'album Le Lotus bleu...
Je ne suis pas le premier à avoir eu cette idée de traduire les sinogrammes sur les affiches et lanternes chinoises (quelques exemples : « Abolissons les traités inégaux ! », « À bas l'impérialisme ! », « Boycottez les marchandises japonaises ! »). Mais en décortiquant ces slogans - évidemment invisibles à la plupart des lecteurs de l'album -, on réalise qu'ils correspondent à la propagande du PCC (Parti communiste chinois). Par ailleurs, et pour la première fois, je présente un fait qui me semble important et qui concerne la rencontre de Tintin et de Tchang. Il faut rappeler que c'est l'album d'Hergé le plus proche de la réalité - avec des personnages du monde du renseignement qui existent bel et bien : par exemple Mitsuhirato ressemble au colonel japonais Dohihara Kenji qui a véritablement fait sauté le train comme dans l'album en 1931 ; ou encore le chef de la police de la concession internationale de Shanghai ressemble comme un frère à Givens, l'Irlandais qui pilote la police politique anticommuniste… Donc, lorsque Tintin quitte Shanghai, il se rend « en plein territoire chinois » ( Le lotus bleu, page 43, strip 4, case 2) : « Du moment qu'il est là, nous ne pouvons rien contre lui ! » précise le général japonais Haranoshi qui cherche à le capturer. Ce territoire est en effet libéré des contraintes hostiles…

Extrait du Lotus Bleu
Extrait du Lotus bleu © Hergé / Casterman - Moulinsart

C'est-à-dire ?
Des Japonais, des impérialistes franco-anglais et du… Kuomintang, le parti nationaliste de Chiang Kai-shek ! Les trois à la fois ! En effet, la bourgade inondée où Tintin sauve le jeune Tchang des flots s'appelle Hou Kou. Or, en 1931, au moment où se déroulent les faits, ce lieu de la province du Jiangxi, est le centre des premiers Soviets ruraux de Mao Zedong. C'est là que l'embryon de l'armée rouge chinoise est dirigé par un futur maréchal de la république populaire, Chen Yi, ancien étudiant-ouvrier à Paris où il a fait partie du cercle clandestin de Zhou Enlai dans les années 20 et qui a même étudié le dessin à l'académie de la Grande Chaumière. Pourtant Chen Yi n'est pas un tendre : il se distingue dans cette région de Hou Kou en liquidant 2000 à 3000 communistes dissidents - car hostiles à Mao. Simple coïncidence ou connaissance extrêmement fine du terrain de la part de Tchang Tchong-jen de ce choix de Hou Kou ?

Et vous révélez d'autres faits encore plus surprenants !…

Tong Dizhou
Tong Dizhou © source Académie des Sciences de Chine

En effet, je pose aussi une autre question dans mon livre : à Bruxelles, Tchang Tchong-jen est co-locataire avec un autre Chinois, un étudiant en biologie du nom de Tong Dizhou. Ce dernier est mentionné comme l'ami de Tchang, dans le livre qu'a co-publié sa fille ( Tchang ! de Jean-Michel Coblence et Tchang Yifei, Moulinsart, 2003), sans nous dire qui il est. J'ai cherché et voici ce que j'ai trouvé : ce dernier est originaire du Zhejiang, près de Shanghai, et diplômé de l'université de Fudan qui a été fondée par l'oncle de Tchang. Il est le futur créateur et premier directeur dès 1950, dès la fondation de la République populaire de Chine, de l'Institut d'Océanologie de Chine populaire, et ce, jusqu'en 1978. Il sera également vice-président de l'Académie des sciences et se rendra célèbre en clonant des carpes dans les années 60. Est-il déjà à Bruxelles membre du PC, ou rallié juste à temps pour devenir une figure importante du régime à l'instigation du Département chargé du travail de front uni (DTFU), ce service secret qui récupère le maximum de savants ? Quand naît la Chine de Mao, on choisit évidemment des gens de toute confiance pour bâtir le communisme, aussi bien sur le plan scientifique que culturel. Ainsi Tong sera bel et un bien un haut dignitaire du régime sur le plan scientifique. De même, Tchang sera étroitement associé au communisme, contrairement à ce qu'il a voulu faire croire par la suite. Restent évidemment des questions à éclaircir : Tchang est-il influencé par Tong ? Est-il sympathisant du Parti communiste ou au moins de ces idées à ce stade ? En 1934, en tout cas, à l'aube de nouer une solide amitié avec Hergé, le jeune artiste chinois indique à ce dernier les slogans à faire figurer en chinois sur les murs de Shanghai, dans l'album, et les lui calligraphie. Benoît Peeters, dans sa biographie Hergé, fils de Tintin (Flammarion, 2002) précise avec raison : « Le Lotus bleu est parsemé d'innombrables inscriptions, tracées par Tchang lui-même, qui accentuent la portée politique du récit. »

Tchang et Hergé en 1981
Tchang et Hergé en 1981 © Hergé / Casterman - Moulinsart

Soupçonneriez-vous Tchang Tchong-jen, l'ami d'Hergé qui a aidé l'auteur belge à se documenter pour la réalisation du Lotus bleu, d'appartenir aux arcanes secrètes du renseignement chinois ?
Ce n'est pas ce que je dis, mais il est effectivement devenu un artiste du régime grâce à des soutiens de personnages-clefs du PC chinois à Shanghai , où 100.000 Shanghaïens ont été exécutés par les Communistes, dont de nombreux membres des sociétés secrètes évoquées dans Le Lotus bleu... Le comité de sélection des artistes qui vont propulser Tchang au poste de sculpteur officiel est composé, par coïncidence, de Chen Yi, le nouveau maire de Shanghai, de Soong Ching-Ling et de Pan Hannian (ce dernier est le chef des services secrets à Shanghai). Tchang lui-même le rapporte dans ses mémoires ( Tchang au pays du Lotus bleu, Séguier, 1990), sans préciser, bien sûr, qui étaient ces personnages et leur rôle dans la répression du Paris de l'Orient. Tchang Tchong-jen n'est donc pas un artiste dissident, et s'il a eu des problèmes comme beaucoup d'artistes pendant la Révolution culturelle dans les années 60, c'est tout bonnement parce que Chen Yi, son mentor, devenu ministre des affaires étrangères, est passé à la trappe à son tour suite aux attaques des maoïstes, de la « Bande des Quatre » dirigée par Mme Mao.

Le Lotus Bleu

Hergé aurait-il été manipulé malgré lui par le Parti communiste chinois ? Tchang, en un mot, était-il un agent communiste ?
C'est l'énigme du Lotus bleu ! Ce qui est sûr, encore une fois, c'est que Tchang Tchong-jen se trouve dans la zone d'influence mise en place par Zhou Enlai, pour rendre non seulement la Chine et les Chinois sympathiques en Occident, ce qui est très bien. Mais surtout de faire accepter, le moment voulu, par l'opinion publique des pays démocratiques, l'avènement du communisme dans l'empire du Milieu. C'était évidemment encore plus fort de faire passer ce genre de message par le truchement de quelqu'un qui avait la réputation d'être à l'extrême droite sur l'échiquier politique. Ceci dit, Tchang a sans doute influencé Hergé en toute bonne foi, à l'époque, et Le Lotus Bleu demeure, à mon sens son plus bel album. Pour ce qui me concerne, il m'a sans doute autant influencé, tout jeune, dans mon intérêt pour l'Extrême-Orient que La condition humaine d'André Malraux (qui a reçu le Goncourt un an avant la sortie du Lotus bleu, et qui travaillait alors dans le même réseau de propagande procommuniste que Soong Ching-ling ).

À propos des révélations que vous faites, avez-vous eu des réactions de Fanny et Nick Rodwell qui gèrent l'héritage Hergé ?
Non, pas à ce jour. Mais je ne vois pas ce qu'ils peuvent y redire. Cela ne retire rien à l'admiration que j'ai pour l'œuvre d'Hergé. Dans mon livre, je rappelle beaucoup d'autres sources à l'origine de l'album et j'ouvre simplement de nouvelles pistes de recherche dans l'origine, toujours complexe, d'une œuvre qui demeure très forte et qui a fait palpiter le cœur de millions d'enfants de tous les âges. On peut en savoir plus : il serait intéressant, par exemple, que les archives chinoises s'ouvrent et nous donnent plus de détails sur la biographie de Tong Dizhou, le mystérieux ami de Tchang à Bruxelles…

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Brieg F. Haslé
Propos recueillis en exclusivité par Brieg F. Haslé en mars 2008
Entretien initialement publié, sous une forme différente, dans [dBD] n°22 © Brieg F. Haslé / Tous droits réservés
visuels © Faligot ; © Hergé / Casterman - Moulinsart ; Dong Dizhou © source Académie des Sciences de Chine
photo de Roger Faligot sur la Grande Muraille de Chine © Faligot / Tous droits réservés

Le site de Roger Faligot : www.roger-faligot.com

05/05/2008 - source : auracan.com