Auracan » Interviews » Entretien avec Nicolas Wild

Entretien avec Nicolas Wild

Wild
Nicolas Wild © courtesy Foolstrip
« Kaboul Disco est un carnet de "restage" sur l'Afghanistan. »

kabouldisco
Kaboul Disco T2
© Wild / La Boîte à bulles
Auracan.com a rencontré Nicolas Wild pour évoquer Kaboul Disco, dont le T2 vient de paraître aux éditions La Boîte à bulles. Il explique avec tendresse, drôlerie ou sensibilité son travail en Afghanistan, ses doutes, ses espoirs aussi. Et comment toute sa réflexion se retrouve dans ses deux albums…

Petit rappel : qu’est-ce que Kaboul Disco ?
C’est une bande dessinée où je raconte mon expérience en Afghanistan. Ce sont un peu les chroniques à travers mon histoire pour la boîte de communication, Zendagui, créée à Kaboul par des Français, qui s’occupe de campagnes de communication civique et sociale dans tout le pays, pour l’éducation des enfants, contre le danger des mines, la prévention de l’opium… Nous avons aussi réalisé des campagnes pour l’armée afghane, ou sur d’autres thématiques, ou encore travaillé en commun avec des universités de journalisme afghanes, notamment via des formations animées par des journalistes australiens.

Comment vous êtes-vous retrouvé là-bas ? Et de quelle façon avez-vous pris contact avec Zendagui ?
En fait, Zendagui existe uniquement en Afghanistan. J’ai trouvé une annonce sur Internet, qui proposait de réaliser une bande dessinée pour les enfants dans le but d’expliquer différents aspects de la constitution afghane, comme le droit à l’éducation ou les lois sur le retour des réfugiés au pays. Je suis parti là-bas pour un contrat de trois mois afin de réaliser cette BD avec un autre collègue qui était déjà sur place. Après, j’y suis resté un an et demi…

kabouldisco
Kaboul Disco T2, extrait © Wild / La Boîte à bulles

wild
Kaboul Disco T2
détail de la 4e de couverture
© Wild / La Boîte à bulles
De trois mois, un an et demi, et tant qu’à être sur place, autant faire d’autres choses n’est-ce pas ? Se servir de cette opportunité pour raconter des faits plus personnels…
Oui, il se passe tellement de choses dans ce pays. Avant, j’avais déjà beaucoup voyagé, mais là, c’était une expérience vraiment unique. Je ne pouvais pas m’empêcher de raconter tout ce que j’avais vécu, à la fois au niveau personnel mais aussi dans la rue, ce qui se passe sous mes yeux, les enlèvements, en fait, toute l’histoire du pays en marche. Kaboul Disco est un peu tout ça, une grande salade de fruits, parfois un peu aigre, mais j’essaie de raconter les choses avec humour, même si j’ai tendance à être un peu cynique par moment. Je pense aussi au plaisir du lecteur, à instruire en amusant, en quelque sorte.

Le T2 de Kaboul Disco s’inscrit-il dans le prolongement du premier opus?
À la base, c’est relativement chronologique, et je me suis arrangé pour qu’il y ait des thématiques différentes. Mais, à chaque fois, c’est toujours à travers ma propre expérience.

En plus du travail que vous faites là-bas…
En fait, le travail que j’ai fait là-bas est un peu un prisme qui permet de raconter ce qui se passe. En travaillant sur l’armée, j’ai pu visiter des bases militaires, suivre des opérations, c’est une façon unique de rendre compte. Dans le T2, je parle d’une campagne contre l’opium, affiches, posters, émissions de radio, pour parler des dangers de la consommation de l’opium auprès de la population.

kabouldisco
Kaboul Disco T2, extrait
© Wild / La Boîte à bulles
À propos de l’opium, avez-vous testé la chose ?
Non, on teste une fois, deux fois, et on devient assez vite accro, parce que l’opium est une drogue dure. L’opium en Afghanistan, qui est presque une économie, a un peu explosé après la chute des talibans, il y a tout un trafic. Aujourd’hui, les barons de l’opium se sont alliés aux talibans, qui veulent revenir au pouvoir. Ils payent un impôt islamiste sur chaque vente, de 10 % je crois, qui permet aux talibans d’acheter des armes. En même temps, la population afghane s’est mise à consommer de l’opium, ce qui est nouveau. Avant, ils n’en consommaient pas vraiment, ils produisaient juste pour le vendre à l’export. C’est un véritable fléau, dû au désespoir. Au bout de trente ans de guerre, beaucoup de gens se droguent pour oublier leurs problèmes quotidiens, ce qui se comprend, comme les parents qui en donnent aux enfants pour les calmer, ou les femmes enceintes opiomanes. Il y a plusieurs problématiques à tiroirs. Des enfants sont déjà drogués dès la naissance, ou naissent parfois avec des malformations.

Des femmes enceintes opiomanes ? On entend peu parler de ce genre de choses…
Non, en effet. J’ai pas mal d’amis journalistes qui travaillent sur le terrain, et j’ai pu suivre certains reportages. Une amie, notamment, est allée dans un asile pour opiomanes et a rencontré des femmes enceintes qui se droguent.

wild
Kaboul Disco T1
© Wild / La Boîte à bulles
Quelles autres thématiques abordez-vous dans ce T2 ?
Un thème que j’avais déjà un peu évoqué dans le T1 concerne les élections parlementaires. Dans le T1, je montre comment on prépare les élections, le travail avec les troupes de théâtre qui racontaient comment, où et pour qui voter. Dans le T2, nous assistons aux élections proprement dites. Nous avons visité des bureaux de vote, rencontré des Afghans. Cela s’est à la fois un peu bien et mal passé. Certains des candidats n’étaient pas très nets, et n’auraient pas dû être éligibles. Les organisateurs les ont quand même laissé se présenter pour éviter qu’ils sabotent les élections, qu’ils se vengent ou même qu’ils reprennent le pouvoir par les armes. Sachant cela, des gens n’ont pas voté, parce qu’ils ne voulaient élire un chef de guerre ou un criminel de guerre, par exemple, surtout au Parlement. Beaucoup d’Afghans sont déçus et ont boudé les élections. Aujourd’hui, le Parlement est assez corrompu, beaucoup de parlementaires reçoivent de l’argent des barons de l’opium ou directement impliqués dans la production de l’opium, et, du coup, bloquent les lois qui iraient contre l’éradication totale des champs de l’opium. C’est très déplaisant. Mais je ne parle de ces sujets de cette façon dans mes albums, je fais plutôt de la vulgarisation géopolitique. Je pense que les gens que cela intéresse liront ensuite de vrais livres sur l’Afghanistan.

Kaboul Disco est aussi un vrai livre, au cœur des choses, non ?
J’essaie ! Mais je n’ai pas toujours accès aux vraies informations. Je peux me tromper…

Pourtant, vous disiez avoir des amis journalistes…
Eux n’ont pas forcément la même chance que moi, ils n’ont pas toujours la liberté de leurs reportages…

kabouldisco
Kaboul Disco T2, extrait
© Wild / La Boîte à bulles
… alors que vous-même bénéficiez d’une plus grande liberté grâce à votre travail pour recueillir l’information. Vous êtes donc au cœur du système, sans en être un acteur.
Ce qui est étonnant est que, dans ma démarche, je n’avais pas prévu de faire tout ça. Je suis tombé là-dedans un peu par hasard, contrairement à un journaliste, qui va justement chercher des informations et rencontrer des gens. Je laisse plutôt les informations venir à moi, j’ai plus une attitude passive.

Avez-vous prévu de montrer Kaboul Disco en Afghanistan ?
J’aimerais beaucoup faire une traduction en persan, pour la distribuer auprès de mes collègues afghans. Pour l’instant, j’en ai envoyé quelques exemplaires en français, qui tournent un peu à Kaboul. Seuls deux-trois amis afghans qui lisent le français peuvent lire. Sinon, il y a aussi une communauté afghane en France. J’ai rencontré quelques Afghans qui ont lu ma BD, qui ont été émus ou que ça a fait rire, certains ont apprécié que je parle de leur pays avec humour, en évitant le côté un peu accablant.

Quels sont vos autres projets ?
Je ne sais pas encore avec quoi je vais enchaîner. J’ai plusieurs idées en chantier. Déjà, je pense raconter mon voyage en Iran cette année.

wild
Kaboul Disco T2, extrait © Wild / La Boîte à bulles

Toujours dans les carnets de voyage, donc…
Il y a plusieurs types de carnets de voyages. Quand on voyage, on essaie de restituer la beauté des paysages, des gens qu’on rencontre. Pour ce qui me concerne en Afghanistan, rester un an et demi dans un pays, ce n’est plus un carnet de voyages, mais un carnet de « restage ». Je n’aurais pas du tout fait le même livre si je n’étais resté que trois mois. La première partie du T1 parle de ces trois mois, et j’aurais raconté des planches un peu plus contemplatives, sur le marché de Kaboul, par exemple, j’aurais été plus proche de l’esprit carnettiste. En restant longtemps, j’ai parlé de gens qui sont déjà présents dans le tome 1, et que l’on voit évoluer dans le T2.

Et à la fin de l’album, vous avez inclus des documents, notamment des photos.
Oui, j’ai mis des photos en supplément à la fin de l’album. C’est important que les lecteurs voient les différents projets sur lesquels nous avons travaillé. Par ailleurs, les photos de Kaboul et de mes collègues accentuent la véracité de mon projet.

kabouldisco
Kaboul Disco T2, extrait © Wild / La Boîte à bulles

Mais vous annoncez déjà une suite…
Oui, je vais faire un troisième et dernier tome, qui décrit la lente transition qui a eu lieu entre les « années de paix » (2002 à 2006) et le retour de la guerre (2006-2007). Avec le recul d’aujourd’hui, j’aurai plus une attitude historique que journalistique.

Propos recueillis par Mickael du Gouret en novembre 2008
Tous droits réservés. Reproduction interdite sans autorisation préalable.
© Mickael du Gouret / Auracan.com
Partager sur FacebookPartager
Mickael du Gouret
16/12/2008