Auracan » Interviews » Entretien avec Jean Teulé

Entretien avec Jean Teulé

MFPicaud
Jean Teulé © Manuel F. Picaud / Auracan.com
« Je me verrais bien réécrire des scénarios de bande dessinée. »

Plus de 25 années après avoir été récompensé à Angoulême par la critique BD, à sa grande surprise, pour l’album Bloody Mary [Prix des Chroniqueurs BD 1984, ancêtre du Grand Prix de la Critique de l’ACBD], Jean Teulé revient à la BD.

montespan
le Montespan
© Bertrand - Teulé / Delcourt
L’adaptation en bande dessinée de son célèbre roman le Montespan [éditions Julliard] par Philippe Bertrand était en effet sélectionnée hors compétition par le dernier festival d'Angoulême.

Tandis que le dessinateur et adaptateur Philippe Bertrand était en convalescence, Jean Teulé a enchainé les rencontres avec le public et la presse. La rédaction d’Auracan.com en a profité pour rencontrer le comédien, auteur polyvalent et talentueux, né en février 1953, qui a écrit, et dessiné, pour la BD, la télévision, le cinéma et mène aujourd’hui une très belle carrière de romancier. Et surtout fait un retour très remarqué dans le 9e art…


bloodymary
Bloody Mary
Prix des Chroniqueurs BD 1984
© Teulé - Vautrin / Glénat
Avez-vous vraiment été découragé par les prix reçus pour vos premiers albums pour poursuivre dans la bande dessinée ?
Le prix d’Angoulême l’était pour contribution exceptionnelle au renouvellement du genre. Quand on m’a remis cela, j’ai cru que j’étais mort ! Ça faisait prix posthume… Comme cela intervenait au moment où Bernard Rapp me proposait de venir participer à l’émission l’Assiette anglaise, je m’étais dit que je n’allais pas être capable de tout faire ! Je ne pouvais faire de la BD et l’émission de Rapp toutes les semaines. J’ai donc arrêté le dessin. Et je pensais ne plus jamais venir à Angoulême. Mais Florence Cestac insistait pour que je lui écrive un scénario. J’ai fini par accepter et on a raconté la vie de Charlie Schlingo dans Je voudrais me suicider mais j’ai pas le temps. Maintenant, je me retrouve avec des romans adaptés en BD. Du coup, je reviens à Angoulême par un chemin que je n’avais pas du tout prévu ! Je pensais qu’en arrêtant c’était fini, et me revoilà !

montespan
le Montespan, extrait de la planche 12
© Bertrand - Teulé / Delcourt
Le Montespan est vraiment un personnage extraordinaire !...
Il est en effet incroyable. Ce type qui était encore totalement méconnu aujourd’hui, était de son vivant absolument incompris, méprisé, ridiculisé. Tout le monde se moquait de lui comme Saint-Simon ou Madame de Sévigné. Personne ne comprenait cet homme qui était amoureux de sa femme quatre ans après l’avoir épousée. C’est en fait l’histoire d’un mari amoureux alors qu’à l’époque, surtout dans la noblesse, on ne se mariait jamais par amour. L’amour et le mariage n’avaient rien à voir. On ne se marier que pour des raisons d’argent, pour associer des familles, etc. La malchance de Montespan est d’avoir épousé sa femme par amour, vraiment après l’avoir rencontrée. Et ce sentiment ne l’a jamais quitté ! En plus, il n’était pas content d’être cocufié par le roi alors que tous les nobles ne rêvaient que de cela ! Ils poussaient même leur femme dans les bras du roi et proposaient au roi « les services » de leur femme ! Or, la plupart du temps, Louis XIV répondait qu’il préférait la femme de Montespan et celui-ci avait les boules ! C’est vraiment beau l’histoire d’un homme amoureux de sa femme et la dernière phrase qu’il dit et dans la bande dessinée, le roman et la réalité – juste avant de mourir et évidemment à propos de sa femme : « Je ne réclame que la gloire de l’avoir aimée ».

montespan
le Montespan, extrait de la planche 44
© Bertrand - Teulé / Delcourt
Vous n’auriez vraiment pas eu envie de réaliser vous-même l’adaptation ?
Non, et je trouve que l’auteur d’un roman est le moins bien placé pour en faire l’adaptation. Il vaut mieux confier cela à d’autres gens qui se l’approprient selon leur personnalité. L’adaptation en BD du Montespan est bien différente de mon roman. Celui-ci était beaucoup plus cru, plus dur, plus sale, plus sur la crasse du 17e siècle tandis que Philippe Bertrand a adouci tout cela. Le personnage de Montespan est tout de suite charmant dès la première image. Philippe a apporté son élégance. Même quand il fait des scènes un peu dures, elles sont très élégantes. Il a une douceur dans son dessin et ses couleurs.

Avez-vous eu des surprises sur cette adaptation par Philippe Bertrand ?
Je me demandais surtout comment Philippe allait dessiner le Montespan puisqu’il n’existe aucune image de lui – son fils a brûlé les seuls tableaux qui le représentaient. Dans le roman, je m’arrangeais pour ne jamais avoir à le décrire. Et ce Montespan par Philippe Bertrand est vraiment formidable tandis qu’il a fait de la marquise de Montespan une véritable bombe atomique ! C’était le seul conseil que je lui avais donné, il fallait qu’on comprenne, qu’avec une femme comme cela, et le Montespan et Louis XIV ne pouvaient pas résister. De plus, je connaissais bien Philippe Bertrand et son goût pour l’érotisme avec des dessins très modernes. Je me doutais qu’au début du roman quand les Montespan sont amoureux, ça allait être chaud bouillant. Je ne me suis pas trompé et c’est ce qu’il fallait !

montespan
le Montespan, extrait de la planche 18 © Bertrand - Teulé / Delcourt

montespan
le Montespan
extrait de la planche 33
© Bertrand - Teulé / Delcourt
Justement, son graphisme élégant ne trahit-il pas un peu le caractère glauque et sombre de l’histoire ?...
Non, pas du tout. Sa vision passe à travers son filtre et sa sensibilité et cela en fait l’intérêt. Je ne demande pas aux gens qui adaptent mes romans de respecter mon livre. En fait, quand j’écris un roman, j’ai le film ou la BD dans la tête. Je suis donc davantage intéressé par voir comment l’adaptateur voit lui-même ce roman en film ou en BD. C’est sa vision qui m’intéresse. Quand j’ai vu Darling au cinéma, c’était très différent du livre : Christine Carrière avait un regard différent sur Darling. Comme c’est un personnage réel, elle l’avait rencontrée. Et l’a du coup perçue différemment. Et c’est très bien comme ça. Ce qui fait que tous ceux qui m’adaptent trouvent que je ne suis pas « chiant » ! [rires]

montespan
le Montespan, extrait de la planche 52
© Bertrand - Teulé / Delcourt
Il y aura donc d’autres adaptations de vos romans en BD, n’est-ce pas ?
En effet, Luigi Critone est en train de préparer Je, François Villon. Ce sera en trois tomes... Olivier et Ka Domitille Collardey réalisent le Magasin des suicides. Ces auteurs sont vraiment bourrés de talent et ce qu’ils vont faire est très beau !

Comment les avez-vous rencontrés ? Grâce à l’éditrice Marya Smirnoff ?...
Non, en fait Marya a seulement eu l’idée de Philippe Bertrand pour le Montespan. C’est Élisabeth Haroche chez Delcourt qui a proposé de faire l’adaptation de Je, François Villon.

montespan
le Montespan, extrait de la planche 97
© Bertrand - Teulé / Delcourt
Ces adaptations seront donc toutes publiées chez Delcourt ?
Oui. Et je les trouve gonflés de prendre tout le paquet et de faire ça. En même temps, ce n’est que du bonheur !

Et vous avez également des adaptations en cours au cinéma…
Effectivement. Les Lois de la gravité va être réalisé par Jean-Paul Lilienfeld qui a signé la Journée de la Jupe avec Isabelle Adjani. Serge Meynard vient de finir Je, François Villon pour France 2 [voir ce site]. Je l’ai vu, c’est superbe. Il ne s’est pas dégonflé. Je n’arrive pas imaginer France 2 oser passer cela à 20h35, tellement il y va fort ! Il veut aussi adapter Manger le si vous voulez. Et Patrice Lecomte est sur l’adaptation en film d’animation du Magasin des suicides avec des costumes de Jean-Paul Gaultier. Magasin des suicides va aussi devenir une comédie musicale qui se jouera au théâtre Comédia à partir de début 2011. Cela se jouera dans le plus grand théâtre de Séoul en Corée. Je n’en reviens pas ! Je vis sur un nuage… J’ai l’impression que c’est un rêve et en fait ça a l’air d’être la réalité ! J’ai une chance invraisemblable.

montespan
le Montespan, extrait de la planche 60 © Bertrand - Teulé / Delcourt

Quel est aujourd’hui votre regard sur la bande dessinée ?
Je trouve qu’il y a vraiment de nombreux jeunes dessinateurs bourrés de talent. Je dis parfois cela aux dessinateurs de ma génération et ça les énervent un petit peu, mais je trouve qu’ils sont plus doués et plus intelligents que nous, qu’ils font des choses plus gonflées. Notre génération était plus infantile et là ils sont plus adultes. Quand je le dis aux jeunes dessinateurs, ils sont mignons : la plupart du temps ils me répondent que c’est parce que notre génération a fait ceci que notre génération peut faire cela ! Je trouve Je ne mourrai pas gibier d’Alfred, Robinson Crusoë de Christophe Gaultier ou Amours fragiles de Philippe Richelle et Jean-Michel Beuriot vachement bien, ou ce que font des gens comme Manu Larcenet, Riad Sattouf, Joann Sfar ou Christophe Blain… J’en oublie, mais il y a vraiment beaucoup de jeunes auteurs très doués. Je suis très curieux de la BD actuelle !

montespan
le Montespan, extrait de la planche 87 © Bertrand - Teulé / Delcourt

Vous auriez alors envie de continuer d’écrire de nouveaux scénarios de BD ?…
Les éditeurs me le demandent beaucoup. J’avoue qu’écrire pour Florence Cestac m’avait bien plu. C’était la première fois. Je faisais même le découpage, les cases, la place des bulles, etc. Envoyer cela à une dessinatrice et recevoir les pages mises en images, c’est un plaisir ! Mais bon là, je dois écrire un prochain roman, mais dans l’absolu, oui je me verrais bien réécrire des scénarios de bande dessinée, mais plus dessiner, plus faire d’image. Ça, c’est fini. Le problème, une vie n’est pas assez longue ; il m’en faudrait trois ou quatre ! Il y a tellement de choses que j’aurais aimé faire dans une vie, mais je n’aurai pas le temps...

montespan
le Montespan, extrait de la planche 106 © Bertrand - Teulé / Delcourt

Propos recueillis par Manuel F. Picaud en janvier 2010
Tous droits réservés. Reproduction interdite sans autorisation préalable
Coordination rédactionnelle : Brieg F. Haslé
© Manuel F. Picaud / Auracan.com
Remerciements à Emmanuelle Klein

À visiter :

Partager sur FacebookPartager
Manuel F. Picaud
25/02/2010