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Entretien avec Pierre Kroll

Pierre Kroll © Marc Carlot Kroll : Quand est-ce qu'on mange ?

« Contrairement à ce que beaucoup de gens pensent, les idées ne viennent pas comme ça. Il faut aller les chercher... »

Pierre Kroll
© Marc Carlot / auracan.com
 

Impertinent, caustique, Pierre Kroll croque avec brio la vie politique belge et l'actualité. Que ce soit en télévision où il travaille en direct dans l'émission dominicale Mise au point de la RTBF, dans la presse quotidienne (Le Soir) ou hebdomadaire (Ciné-télé-revue), il est un des cartoonistes les plus demandés et appréciés. Nous l'avons rencontré, dans un théâtre bruxellois situé en face du Parlement belge, à l'occasion de la sortie de son nouveau recueil de dessins, intitulé Quand est-ce qu'on mange ?.

La Belgique, c'est le pays du surréalisme, surtout en politique. N'est-ce pas du pain béni pour un dessinateur de presse ?

Justement, cela peut être parfois plus difficile de faire de l'humour lorsque les choses en contiennent déjà beaucoup. Evidemment, contrairement à des pays où dessiner est courageux, voire dangereux, comme en Iran, en Algérie ou dans des pays comme ceux-là, en Belgique on peut tout se permettre. Par contre, les situations sont souvent déjà tellement absurdes qu'on est obligé de mettre la barre plus haut dans l'analyse politique. Un bon dessinateur de presse en Belgique, c'est un peu un analyste politique, un politologue. Les hommes et femmes politiques belges attendent de moi que je fasse preuve d'une réelle connaissance des sujets pour me respecter. Donc, ce n'est pas un pays facile pour faire mon métier.

Dessin pour Le Soir
Dessin pour Revu et Corrigé (RTBF) - 20/3/2011
© Pierre Kroll

Le travail du caricaturiste est un peu de résumer en dessin une situation...

Oui. Il y a un côté pédagogique. Mais mon rôle et mon envie est surtout d'expliquer que tel ou tel aspect de l'actualité est incroyable ou ridicule. Et de ce fait, j'explique la chose. Depuis la crise de 2007, j'ai eu régulièrement des demandes de la presse étrangère (souvent française, mais aussi allemande, danoise...) pour leur expliquer le problème belge ou des aspects du problème belge. Les politiques n'ont pas le temps de leur expliquer. Et quand ils vont voir un politologue, ils sortent sans avoir rien compris. Alors ils vont chez le caricaturiste qui a déjà compris et qui a l'habitude de résumer.

Y a-t-il des thèmes ou des sujets qui vous intéressent plus particulièrement ?

Au niveau du choix des thèmes, je ne suis pas très libre. Je me retrouve, par exemple, dans des débats à la télévision où ce n'est pas du tout moi qui choisis ce dont on va parler. L'actualité du jour impose ses thèmes aussi. Parfois, je  préfèrerais dessiner pour la x-ème fois le Roi ou Di Rupo, qui sont faciles à dessiner. Et c'est un autre homme politique qui fait une sortie ce jour-là. Contrairement à un dessinateur de fiction, je ne suis pas du tout maître de mon scénario. Dessin par dessin, oui, mais sur l'ensemble, je dessine les gens qui font l'actualité. Si Louis Michel que j'aimais bien dessiner, disparaît de l'actualité, je ne le dessine plus. Pour ma part, j'aurais gardé Kadhafi en vie encore quelque temps, maintenant c'est terminé.
Je m'adapte très fort aux sujets. J'aime bien que mes personnages deviennent comme des personnages de BD qu'on aurait inventés. Qui existent un peu par eux-mêmes. Ce n'est pas le cas de tous. Loin s'en faut. Un peu le Roi, un peu Di Rupo.

Y a-t-il des personnages que vous avez vraiment difficile à dessiner ?

Oui, Melchior Wathelet par exemple. Quand je peux éviter de le dessiner, j'évite. C'est-à-dire presque tout le temps. Dommage pour lui. Reynders n'est pas très facile non plus. Il croit qu'il est vraiment beau et que je n'y arrive pas. Ce n'est pas tout-à-fait vrai... Et puis vous avez des nouveaux comme Alexander De Croo, Bruno Tobback... Outre le fait qu'ils ne sont pas depuis longtemps dans le paysage politique et qu'il faut s'y habituer, ils ont tous des physiques de jeunes premiers. Un caricaturiste préfère un gros nez, une barbe, des lunettes et un cigare !

Pierre Kroll et Didier Reynders Dessin pour Le Soir
Pierre Kroll et Didier Reynders (Ministre des finances)
© Marc Carlot/auracan.com
Dessin pour Le Soir - 25 mai 2011
© Pierre Kroll

Quel est le processus pour arriver au dessin final ?

Contrairement à ce que beaucoup de gens pensent, les idées ne viennent pas comme ça. On va les chercher. C'est une autre démarche. Je suis un professionnel et je dois produire. Le processus diffère en fonction du temps dont je dispose. Quand je travaille en direct sur le plateau de Mise au point, je n'ai que quelques minutes pour créer un dessin. Je suis dans une sorte d'état d'hyper-concentration à l'affût d'un bon mot. Je me mets dans une situation de frustration de ne pas pouvoir m'exprimer directement. Je réagis à ce que je vois et j'entends, en révélant mon sentiment en dessin : un tel ment, un autre ne répond pas à la question, un troisième n'a rien compris, etc.
Pour mon dessin quotidien pour Le Soir, c'est une question de suivi de l'actualité. Si je le réalise trop tôt dans la journée, je risque de devoir le changer dans l'après-midi. Cela arrive. Parce que quelque chose a changé. Parfois, ce que je crois être un sujet important n'est pas traité dans le journal. Je téléphone une ou deux fois par jour à la rédaction pour qu'ils me donnent le contenu principal du journal du lendemain. S'il y a un sujet que moi je pense important et que le journal passe complètement à côté, c'est le lecteur qui ne va pas comprendre.
Soit j'arrive à trouver rapidement l'idée parce qu'il y a un sujet que j'ai en vie de traiter, ou que c'est un bon résumé de ce qui se passe, ou que c'est ce que tout monde pense sans oser le dire... Soit au contraire, je calle ! Dans ce cas-là, je cherche dans l'actualité, quels éléments je pourrais mettre ensemble. Parfois, je vais faire un jogging d'une heure parce que je n'ai rien trouvé. Là, c'est vraiment pénible. Car j'ai l'obligation de résultat. Ceci dit, j'ai toujours trouvé. La dernière étape est d'accepter de lâcher le dessin. Si ce n'est pas le meilleur du monde, tant pis, demain ce sera un autre. C'est pour cette raison que je ne reviens jamais sur mes dessins. Sauf au moment de les rassembler pour les albums qui sont en quelque sorte mon archivage des meilleurs.

Kroll - dessin pour Ciné-Télé-Revue
Dessin pour Ciné-Télé-Revue © Pierre Kroll
Pour Ciné-télé-revue, c'est encore différent. C'est une fois par semaine et je n'ai aucune pression du journal. Donc, je fais vraiment le sujet que je veux. Je dois juste me poser la question "Qu'est-ce que le lecteur connaît de ce que je veux dessiner ?" Parce que le lecteur du Soir, je sais qu'il suit la politique de près. Celui de Ciné-Télé-Revue, c'est parfois celui qui lit, avec 2 mois de retard chez le coiffeur, un magazine qui traine là-bas. Il y a d'autres pré-requis...

Avez-vous souvent des réactions des politiques ?

Pas très souvent. Ils n'écrivent pas systématiquement pour donner leur avis. Mais j'ai cet avantage sur mes confrères, c'est que je croise mes victimes puisque je dessine en direct à la télé. Donc je les vois après l'émission. Certains caricaturistes ne voient jamais un homme politique et ils dessinent toute leur vie à leur propos. Moi, j'ai cette particularité. Je les vois et les réactions sont souvent similaires : les hommes politiques aiment quand je fais des dessins sur leurs adversaires et, de leur point de vue, les plus ratés sont ceux où ils apparaissent.

Le fait de rencontrer les hommes politiques change-t-il quelque chose ? N'y a-t-il pas une certaine proximité qui peut s'installer et qui peut influencer votre jugement ?

Je trouve plus utile qu'inutile de les rencontrer. Non pas pour les dessiner mieux ou les connaître mieux, car ils ne me font jamais une confidence. Ils sont toujours très gentils. Mais justement pour tester si on a bien ce moteur premier du métier ou pas. Nous les humoristes, au pire, on vendrait notre maman pour un bon mot. On n'y résiste pas. Et c'est vraiment essentiel au métier. Si ça vous pose un problème de rencontrer des hommes politiques et d'être après désagréable -car les dessins ne sont pas toujours agréables à leur propos-, c'est que vous n'êtes pas fait pour ça. Pour ma part, franchement, je n'ai aucun souci avec ça ! Si un homme politique me reproche quelque chose sur un dessin que j'ai fait hier, je m'en fous, je suis déjà en train de penser au suivant. C'est perte et profit. Ce qui est fait est fait !
Un homme politique peut m'envoyer des cadeaux, ça ne changera rien. Je ne vais pas me servir de quelque chose qu'il m'a dit ou d'une impression personnelle sur lui parce que je l'aurai rencontré. Cela ne sert à rien. Cela ne m'apportera rien de plus  Les informations, je lis celles des journalistes. Ils sont bien mieux au courant que moi. Les politiques ne me font jamais une confidence, ne me donne jamais une info en aparté.

Pierre Kroll et Joëlle Milquet Dessin pour Le Soir
Joëlle Milquet (Ministre de l'Emploi) feuillette Quand est-ce qu'on mange ?sous le regard amusé de Pierre Kroll et l'objectif de la caméra de la RTBF. En arrière-plan, Melchior Wathelet (Secrétaire d'Etat au Budget)
© Marc Carlot / auracan.com
Elio Di Rupo et Joëlle Milquet rêvent de Bart De Wever...
Dessin pour Le Soir - 13/5/2011
© Pierre Kroll

Ils ne doivent pas être très fiers quand ils sont obligés de dire, parce qu'il y a une caméra, que ce que fait Pierre Kroll est génial. Ils sont un peu faux-culs. Ca m'amuse beaucoup...

Dessin pour Mise au Point
Dessin pour Mise au Point (RTBF) - 20/2/2011
© Pierre Kroll

Quel regard portez-vous sur la situation politique en Belgique ?

C'est la première fois que je fais un livre qui commence quand il n'y a pas de gouvernement et qui se termine quand il n'y a toujours pas de gouvernement. Je vais dire un truc qui semble facile et sans contenu : la Belgique d'hier est morte, ça c'est certain. Ce n'est pas rien de le dire car beaucoup de gens espèrent encore qu'avec les accords qui se négocient actuellement, les choses s'arrêtent plus ou moins définitivement et qu'on retrouve une bonne manière de vivre ensemble. Moi, je ne le crois pas. Nous sommes dans un processus qui va se poursuivre. D'autre part, on est dans un système tellement complexe que beaucoup de gens ne comprennent pas très bien. Ils ont voté pour les uns et on doit gouverner avec les perdants. C'est très compliqué. On a une politique chez nous qui donne du travail aux caricaturistes. C'est complexe. C'est déjà plus facile dans des pays avec des systèmes majoritaires par exemple. Un tel est là, puis un autre. Il y a une alternance. Chez nous tout le monde est là tout le temps partout. Actuellement depuis 2 ou 3 semaines, les gens pensent qu'il y a deux gouvernements : un qui a l'air déjà en place celui de Di Rupo qui travaille sur le budget etc., et celui de Leterme qui travaille sur l'euro. C'est incroyable. Très compliqué la Belgique !

En bonus : Pierre Kroll dessine Elio Di Rupo

Propos recueillis par Marc Carlot en novembre 2011© Marc Carlot / Auracan.com, 2011
Tous droits réservés. Reproduction interdite sans autorisation préalable
Illustrations © Pierre Kroll
Photos © Marc Carlot

Pour en savoir plus : le site officiel de Pierre Kroll

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Marc Carlot
21/11/2011