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Entretien avec Laurent Rullier

 « Je suis catalogué dans l'historique »

Les saisons changent et le sujet de la Résistance ne se tarit toujours pas. Avec une exposition consacrée à la BD et la résistance à Lyon en 2011, plusieurs albums au cœur de ce sujet, voici un nouveau témoignage d’un auteur qui a enfin lancé en 2011 sa série Les Combattants chez Delcourt. La série devait initialement être dessinée par Antoine Aubin et avait été refusée par Dargaud qui a retenu le dessinateur pour Blake et Mortimer. Du coup, trois ans après son démarrage, la série est désormais dessinée par Hervé Duphot qui met tout son talent pour mettre en vie cette aventure au temps de la Seconde Guerre mondiale.

Projet de couverture du T.1
devenu la 4e de couverture

Pourquoi ce sujet de la Résistance et de la Seconde Guerre mondiale est-il tellement à la mode d’après vous ?
C'est un phénomène que je découvre comme les autres. J’avoue ne pas y avoir réfléchi. Sans doute, ce conflit s'éloigne-t-il avec des survivants de plus en plus rares. Peut-être a-t-on le sentiment de devoir laisser une trace. Depuis la Libération, les Français ont traité la période de la guerre de manière différente.

Quelles sont les différentes périodes de traitement selon vous ?

Durant la Quatrième République, on en parle finalement peu, mis à part quelques films commémoratifs comme La Bataille du rail. À cette époque le conflit est sans doute trop proche, sans oublier le démarrage des conflits coloniaux. En revanche, dans les années 60, l'arrivée du général De Gaulle au pouvoir entraîne un traitement spécifique qui tourne à la réécriture de l'Histoire, la glorification de ses acteurs. Dans une période de réconciliation avec l'Allemagne, on ne veut pas heurter notre nouvel ami, en lui rappelant de mauvais souvenirs. On prend soin de distinguer le bon soldat allemand et le méchant nazi SS. On entretient le mythe « résistancialiste ». Le film L’Armée des ombres de Jean-Pierre Melville en est le meilleur exemple. Avec la fin des années 60, la sortie du livre de Robert Paxton, La France de Vichy, la sortie du film de Louis Malle Lacombe Lucien, le documentaire, Le Chagrin et la pitié, on passe de « tous résistants » à « tous collabos ». Dans les années 70, on noircit le tableau au moment où une bonne partie de la jeunesse remet en cause l'autorité souvent incarnée par des hommes de la Seconde Guerre. Dans les années 80, on s'intéresse davantage à la Première Guerre mondiale sous l'impulsion de Jacques Tardi.

Page inédite du T2. Séquence non retenue au final 
L'inspecteur devait être un hommage au commissaire Bernier
du fameux 120, rue de la gare de Malet, adapté par Tardi.

C’est bien différent aujourd’hui…
Ces derniers temps, on revient sur le sujet et on l’approfondit pour se rendre compte qu'il n'y avait pas tant de résistants, ni de collaborateurs d’ailleurs, qu'on ne le présentait jusque-là. Finalement il y avait une majorité de gens qui se contentait d’essayer de survivre. Cela dit, on n’échappe pas aux clichés comme le dernier téléfilm de France 3, Un Village français. La prochaine étape consistera à balayer l'ensemble de ces clichés et de montrer que ce n’était pas si simple. La collaboration n'est pas venue d'un seul corps social ou d’une idéologie particulière, mais de tous les côtés de la société. Marcel Déat avait été socialiste, Jacques Doriot un ancien communiste, des anciens cagoulards… La France du début 1941 est à 99% pétainiste, mais on ne peut pas lui en vouloir. Le pays était complètement déboussolé. Il s’en est remis à une figure rassurante.

C’est tout de même difficile avec nos yeux actuels...
C’est toujours facile de juger a posteriori. Le traumatisme de la défaite explique Pétain. La débâcle a fait voler tous les repères en éclat : plus d’ordre, plus de représentants de l’Etat, plus d’élus locaux, plus de flics, plus de fonctionnaires,… Presque tous avaient abandonné leur poste. A l’inverse, on se retrouvait dans le Sud-ouest de la France avec des centaines de milliers de réfugiés qu’on ne savait pas comment nourrir et qui, pour certains comme les Lorrains ou les Alsaciens, ne pouvaient pas rentrer chez eux. C’était un capharnaüm épouvantable. On a tenté de nous faire croire que le général De Gaulle a parlé aux Français à la radio. Mais pratiquement personne n’a entendu l'appel du 18 juin à l'époque. C'était une telle panique et peu de gens possédaient une radio à l'époque. Beaucoup l’ont appris en le lisant dans un petit encart de la presse collaborationniste. Rien que cet éclairage change beaucoup la perception de cette période.  

 photos de repérage d'Hervé Duphot et d'André Zucca  : T2 p.4

Comment expliquez-vous encore toute cette subjectivité ?
Cette guerre est tellement romanesque, cruelle et psychédélique qu’elle fabrique des mythes. Elle a été écrite par un fou, mais un fou avec un talent hallucinant, un sens du rebondissement incroyable, avec des méchants vraiment méchants. Comme le fait de devoir s’allier avec les lointains soviétiques qui représentaient pour une partie des Français l’abomination extrême et pour d’autres le paradis rêvé. Et pourtant rarement un conflit n’a eu une justification morale à ce point. Il s’agissait d’une lutte contre l'empire du mal. Mais cela a prêté à tant d'ambiguïtés, de compromissions, de doubles jeux… C’est cela le plus curieux et passionnant pour un scénariste.

Votre formation d’historien vous a-t-elle guidé sur ce sujet ?
C’est un sujet qui m’intéresse depuis très longtemps. Sur cette Guerre, on a des volumes de documentations à disposition, à tous les niveaux, des photos d’époque, une littérature d’historien. On trouve beaucoup d’informations sur Internet, comme des sites de maquettistes qui prennent des photos sous tous les angles. Mais il faut faire attention aux détails et chercher la précision pour éviter de choisir un modèle anachronique par exemple. 

Crayonné T2 p.10

Votre difficulté est de sélectionner les événements à mettre en exergue…
Absolument. Ce sera la grande difficulté de la série. On part sur un format à la manière des bonnes séries américaines, c'est-à-dire une intrigue qui court sur tous les albums, et une intrigue qui se résout dans chaque tome. On s’interroge sur le niveau de réalisme. J’adorerais envoyer mes personnages à Stalingrad ou dans le Pacifique, mais cela me paraît totalement improbable. 

Case non utilisée du t1. Dunkerque.

Qui sont en fait vos combattants ?
Tous les personnages sont des combattants, y compris le Professeur Staelens qui va se retrouver dans un prochain tome au Canada, où il pourra rejoindre Hans Halban et Lew Kowarski et participer à la découverte de la bombe atomique. Sinon les personnages principaux sont un trio constitué du lieutenant Fernand Beaujour, le mécanicien Marcel Guérin mais aussi Liliane Staelens qui joue un rôle plus important dans le T.2.

On sent un attachement à ce protagoniste féminin...

Elle est la vraie combattante. Ce genre de femme libre existait à cette époque là. Elle n’est pas une « bombasse » d’action super bodybuildée. Elle ne le sera jamais et ce serait ridicule. Je la vois davantage comme une femme de l’ombre, à l’image de celles qui ont eu des comportements remarquables au cours de la Seconde Guerre mondiale, à l’instar de la photographe américaine Lee Miller, la résistante marseillaise Berty Albrecht ou encore Marie-Madeleine Fourcade.

Premières recherches du personnage Fernand

Et qui est Fernand ?
Fernand est un pupille de la Nation. Son père est mort au front de 14-18. Sa mère a été victime de la grippe espagnole. Orphelin d’un soldat, il se retrouve enfant de troupe et fait naturellement carrière dans l’Armée sans jamais l’avoir vraiment voulu. Il servait en Afrique du Nord dans un RTA, Régiment de Tirailleurs Algériens de l’Armée d’Afrique. Il commandait au début du T.1 des soldats algériens. C’est un vrai militaire qui obéit aux ordres. Ce n’est pas Blueberry, mais ce n’est pas non plus un Buck Danny.

Un clin d'œil à Blake et Mortimer dans le T1 (sur la droite)

Et justement Marcel Guérin ressemble un peu à Sonny Tuckson de cette série d’aviation, non ?
Ah c’est vrai. Je n’avais pas réalisé. Mais il n’a pas le côté petit clown de faire valoir rigolo qui fait des gaffes. Non, Marcel est un personnage à part entière qui a sa vie, sa personnalité. A l’inverse de Fernand, il est l’appelé qui n’a jamais rien demandé. A travers lui, le mécano, je veux aussi mettre en exergue l’importance des machines pendant cette guerre. Je ne sais pas encore comment il va évoluer.

Premières recherches du personnage Marcel Guérin

Comment vont évoluer ces personnages dans les prochains albums ?
J’aimerais faire un album avec juste Fernand, sans Marcel, puis l’album suivant exactement l’inverse. J’aimerais traiter le débarquement. Mais il n’y a eu que 177 Français - le fameux commando Kieffer - qui ont débarqué ! Au même moment les Français se battaient plus nombreux en Italie. Ce serait d’ailleurs plus logique pour Fernand de se retrouver là-bas. Mais si je veux traiter du Débarquement, je peux faire de Marcel un pilote de Typhoon. Attention ce n’est pas un scoop. Ce n’est pas encore décidé.

Recherche couleurs de la couverture du T2

Quelles difficultés avez-vous eu à écrire le T.2 ?
C’est un épisode difficile et passionnant à la fois. Difficile parce qu’il se déroule à une période où il ne se passe pratiquement rien et dont il faut pourtant parler. Au printemps 1941, je suis obligé d’aller en Afrique du Nord en Lybie pour mettre le feu ! La Résistance se limite à un peu de propagande clandestine. De Gaulle ne se soucie pas de monter des foyers de résistance en France car il tente de rallier nos colonies à la cause de la France libre. Et la France comprend 40 millions de Pétainistes ! L’intérêt de cet épisode est de montrer cette France de Vichy. La collaboration crapoteuse est à cette époque davantage à Paris qu’en zone libre. À l’époque les plus durs contre le régime sont les organes de la presse parisienne collaborationniste qui considérait Vichy comme le refuge des juifs et des francs-maçons et qui n’allait pas assez loin dans la collaboration avec l’ « ami » allemand… 

Quel sera le rythme de la série ?
Cela va dépendre de l’accueil du public. Plus il sera grand, plus je ralentirai les périodes pour me donner le temps de traiter tout le sujet. Je sais où les héros doivent être en 1945, mais nous n’avons pas encore fixé le nombre d’albums pour y arriver. Je n’ai pas encore décidé qui va mourir. Ils ne peuvent pas tous survivre car cela ne serait pas logique. Je vais sans doute devoir me battre avec Guy Delcourt pour ne pas me limiter la série à la Résistance française. J’aimerais énormément raconter la campagne d’Italie par exemple. 

Recherche crayonnée de la couverture du T2

Pourquoi évoquez-vous le premier tome comme un voyage initiatique ?
À partir du moment où le personnage voyage et se confronte à des difficultés croissantes, il est forcément changé au bout de la course. C’est un thème qui revient souvent dans mes récits. Il n’y a pas tant de canevas de base que cela entre le polar où se résout une enquête, l’histoire d’amour qui se finit heureusement ou tragiquement, et donc le récit initiatique …

Comment avez-vous rencontré Hervé Duphot ?

J’avais envisagé de travailler avec Aubin Fréchon. Finalement il a opté pour Blake et Mortimer. Grégoire Seguin et Guy Delcourt m’ont proposé de réaliser l’album avec Hervé qui a reçu le scénario, l’a aimé, a fait ses essais qui m’ont plu et c’est parti comme cela. Entre un dessinateur et un scénariste, la relation est au fil du temps presque celle d’un couple. En travaillant sur Antoine Sèvres aux Humanoïdes Associés avec l’Italien Alessio Lapo qui ne parle pas bien le Français et donc limitait la communication à l’essentiel, j’avais trouvé que c’était d’une efficacité redoutable. Avec Hervé, on discute davantage. Quand il a quelque chose à dire, il le dit, parfois même de façon brutale. Et il a entièrement raison. C’est un garçon tout à fait charmant, intelligent et qui mériterait d’être mieux connu. Mais, on a des relations purement professionnelles et c’est très bien. Il habite à Paris et j’habite à Sèvres. On pourrait se voir très souvent, mais je préfère bosser par email.

Repérage aux Galeries Lafayette par Hervé Duphot et extrait du T.2 p.41

Quels sont vos autres projets ?
C’est un peu tôt pour en parler mais il y a des projets sur le feu. Évidemment dans le domaine historique où je suis aujourd’hui catalogué.

Propos recueillis par Manuel F. Picaud entre 2011 et 2012
Remerciements à Maud Beaumont,  Emmanuel Klein et Hervé Duphot
Photo de Laurent Rullier © Manuel F. Picaud / auracan.com
Illustrations inédites Les Combattants © Hervé Duphot / Delcourt
Tous droits réservés. Reproduction interdite sans autorisation préalable © Manuel F. Picaud / auracan.com

 

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Manuel F. Picaud
24/06/2012