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Entretien avec David Prudhomme

David Prudhomme
© Manuel F. Picaud
« Essayer de faire swinguer entre elles toutes ces histoires »

Dans La Traversée du Louvre, David Prudhomme prend le parti de faire dialoguer œuvres et visiteurs. Une approche qui aboutit à un album presque muet, et pourtant tellement parlant. Explications de cases par l’auteur.
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Pourquoi avoir anglé sur cet écho entre visiteurs et œuvres ?

Parce que je me suis dit que c'était la raison d'être du musée : présenter des œuvres au public et présenter le public aux œuvres. Ma bande dessinée est la retranscription graphique des questions qui découlent de ce constat initial.
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À travers le jeu des corps, l'album raconte les liens qui se tissent : entre nous, visiteurs ; entre nous et des œuvres ; et même entre les œuvres elles-mêmes. J’adore les échos ! Dans le musée il y en a mille.




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Mais pour faire entendre ces échos, il a fallu que moi, auteur, je me mette en retrait. Habituellement, quand le parcours est copieusement balisé pour guider le lecteur d'un point à un autre, c'est un peu comme s’il avait mis le pilote automatique. Il a donné les clés de la voiture à l'auteur et il l'écoute dérouler son histoire en regardant tranquillement par la fenêtre.

Moi j'aime bien l'idée que le lecteur puisse conduire aussi. Alors tout mon travail a consisté à affiner mon fil narratif pour guider vers ce qui me semblait la vraie intrigue, à savoir : quel lien cette image a-t-elle avec la précédente ?  Une question renouvelée à chaque image. Voilà la tension minimale que j'ai pu trouver. C’était risqué car dans une lecture un peu funambule comme ça, il ne faut surtout pas que le fil narratif cède. L’opération délicate, c’était régler la tension du fil !

Comment avez-vous visité le Louvre pour réaliser cet album ?

J’ai marché beaucoup et assez vite. J’avançais par rebond, en collant les images que je saisissais au vol. Il se déroule un ballet dans le Louvre. Il y a des flux (les visiteurs) et de l'immobile (les œuvres et parfois les agents). Ces deux mondes se frôlent. J'ai eu envie de nous glisser, le lecteur et moi entre les intervalles.

David Prudhomme © DR

Sur quelles bases avez-vous construit votre récit ?

Il y a dans ces lieux tellement de fictions et de passions sur les murs, tant de passions et tant de scripts dans tout le public, que je me suis dit : tu ne dois pas construire une histoire de plus, mais essayer de faire swinguer entre elles toutes ces histoires. Elles sont liées.
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Quelles techniques avez-vous utilisées ?

J’ai travaillé avec tous les crayons que je trouvais : crayons de couleur, graphite, charbon, pierre noire, fusain, mines de plomb, crayon lithographique, crayons à la cire… Toutes ces duretés de mine différentes m'ont aidé à traduire la variété des textures. Tous ces types de crayon m’ont offert une palette très large. Le gras côtoie le sec, le doux s'oppose au rêche, le grain à la caresse.  Le crayon est un moyen très simple et très subtil. Il murmure.

Ce choix a-t-il à voir avec le sujet dessiné ? Avec l'ambiance du musée, les œuvres ?
Je voulais que le dessin soit le meneur du bal. Or on a l’habitude d’associer le crayon à l’idée de dessin. Je ne suis pas allé à l’encontre de ce lieu commun, bien qu’en réalité, on puisse dessiner avec du pâté, du sable, de la sauce, de l'eau… Qui ne l'a fait sur un galet ? Ce choix fait, le texte n’est là que pour accompagner le dessin dans ce pas de danse.

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Mais il y a d’autres raisons à ce choix du crayon. Il fallait aussi que tout, les œuvres, les murs comme les visiteurs, soient unis de la même farine puisque je montre leurs liens. Et donc j'ai utilisé mes crayons aussi pour les œuvres. Le porte-mines 0,3 que j'ai utilisé parfois évoque plus le dessin technique, celui des plans d'architecture, un truc plus froid et analytique, or par endroits, j'avais besoin de la précision proche du dessin technique, scientifique. Parfois j'aimerais même dessiner au microscope... Je voulais forcer et accentuer les détails des instants volatils qui font mouche et avoir ailleurs du flou, de l'imprécis, des impressions, des superpositions... Le crayon s'associe bien aussi avec l'idée d'esquisse et donc de recherche.  Il y a un côté spontané et suspendu, une légèreté dans le dessin au crayon qui répondait à ma recherche. Voilà à peu près la logique qui m'a conduit au crayon.
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En représentant les visiteurs avec un sens aigu du détail, vous créez une intimité. Est-ce à dire que le spectacle du musée, c’est aussi le visiteur ?

Nous, visiteurs, formons un groupe dans le Louvre, un groupe énorme, mouvant, hétérogène. Au fond, je suis tout aussi curieux de la façon dont ma voisine va réagir à ce tableau que de ma propre réaction. Les gens qui font la visite avec nous, qu'on suit ou qui nous suivent, restent associés dans le souvenir à la visite. Nous sommes liés. La visite, c'est notre expérience commune.

À la toute fin, vous prolongez l’écho avec ces couloirs du métro et leurs affiches qu’on peut voir comme une prolongation des salles du musée. Quel est le message ?
La fin du livre est cruciale parce qu’elle lui donne son sens. C'est confronté  à l'extérieur qu'on peut mesurer ce qu'est un espace-temps comme le musée. Cette séquence de fin condense en 6 pages les idées des scènes vues dans le musée. C'est encore une histoire d'échos... Les gens et leurs attitudes, leur rapport à leur reflet, la symbiose homme-œuvre, les têtes qui s'envolent, d'autres au bout d’une pique. C'était la période des élections quand j'ai fait ces pages... Le pouvoir de l'art se prolonge dans la rue, dans nos vies quotidiennes.

Propos recueillis par Antoine Hudin entre juin et juillet 2012
Photos de David Prudhomme © DR ou Manuel Picaud
Remerciements à Évelyne Colas, Élise Rouyer et David Prudhomme
Extraits La Traversée du Louvre © David Prudhomme / Futuropolis
Tous droits réservés. Reproduction interdite sans autorisation préalable © Antoine Hudin / auracan.com
   

La Traversée du Louvre - récit complet - de David Prudhomme - Futuropolis / Louvre éditions - 7 juin 2012 - 17,00 €
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Antoine Hudin
28/07/2012