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Entretien avec Nathalie Ferlut

« J'ai mesuré combien la couleur permet d'exprimer et de transmettre... »

Avec Eve sur la balançoire (Casterman), Nathalie Ferlut signe un beau biopic dessiné d'Evelyn Nesbit, première pin-up du XXe siècle,  première muse d’une société de consommation qui fabrique l’image d’une vedette pour la brûler ensuite.

Adolescente,  Eve est chaperonnée par une mère abusive qui exploite outrageusement sa beauté. Elle arrive à 16 ans à New York, où elle est très vite remarquée par les peintres, les photographes et les publicitaires. Mais l'ascension de la  "vraie Eve américaine", comme on la surnomme, est aussi rapide que  sa chute, sordide. Un Conte cruel de Manhattan (sous-titre de l'album) dont nous parle son auteure, Nathalie Ferlut. 

Comment en êtes-vous venue à vous intéresser à "Eve" Nesbit ? 

Par hasard, en fait. J'effectuais des recherches sur internet, et, à plusieurs moments, je suis tombée sur des photos de ce personnage, que je ne connaissais absolument pas. J'ai essayé d'en savoir plus, réorienté ma recherche et j'ai découvert son histoire, avant de la fouiller beaucoup plus. Cette histoire m'a plu, et l'environnement dans lequel elle s'est déroulée m'intéressait également beaucoup.

Qu'est-ce qui vous a séduit chez elle ?

Sa jeunesse. Quand Evelyn arrive à New York, elle est encore pleine de fraîcheur. Et puis cela s'abîme très vite. Elle préfigure le destin de nombreuses starlettes attirées par ce dans quoi elles voient un idéal, mais il s'agit d'un éternel miroir aux alouettes.

Evelyn a été surnommée "the truth american Eve". Pensez-vous qu'un tel destin, à l'époque, ne pouvait se jouer qu'aux USA ?

Oui et non, une histoire similaire ou presque aurait pu se dérouler en France ou en Grande-Bretagne, mais il y avait aux États-Unis un côté moraliste très particulier. On peut imaginer que les femmes y avaient une condition différente des Européennes, mais celle-ci était englobée dans un système de société complexe et très... patriarcal. C'est également tout un contexte économique et historique. Au tout début du XXe siècle, les USA vivent un sommet de leur histoire qui se marque jusque dans l'architecture. Celle-ci emprunte des éléments de l'art européen, particulièrement gréco-romain et les réinterprète, de manière souvent pompeuse d'ailleurs, dans un mouvement baptisé l' "american renaissance". C'est vraiment le berceau du Nouveau Monde et de la société de consommation et ses excès, explosion économique aidant. Tout ce contexte a forcément eu un impact sur le destin d'Evelyn, et... sur l'album.

Justement, Eve sur la balançoire marque un très gros changement par rapport à vos précédentes réalisations, presque une rupture...

En effet, mais je ne pouvais pas aborder ce sujet de la même manière. Globalement, je dirais qu'il est plus scénarisé, structuré aussi. J'ai voulu que l'histoire soit découpée en actes, comme une pièce de théâtre. Graphiquement, c'est aussi la première fois que j'assurais moi-même les couleurs, et finalement j'en suis arrivée à quelque chose de très "peint". Je voulais traiter ces couleurs comme des références à l'époque, la documentation est assez facile à trouver, et je me suis inspirée d'images de fête, un peu dans l'esprit de Toulouse-Lautrec ou de Van Dongen.

Ce qui participe aussi à la dimension de "conte de fées", cruel dans ce cas, que vous précisez dans le sous-titre de l'album ?

Oui, mais faut-il préciser que ce n'est vraiment pas un conte pour enfants ? À côté des lavis ou encres de mes précédents travaux, tout en avançant, j'ai mesuré combien la couleur permet d'exprimer et de transmettre beaucoup de choses, des sentiments, des émotions, des impressions, et, de manière plus pratique, c'est un outil très agréable à utiliser. Je pense d'ailleurs que je continuerai dans cette voie. Quant à cette dimension "conte de fées", elle me semblait s'imposer, et différents éléments de l'histoire pouvaient l'évoquer. Evelyn croit vivre un conte de fées, il y a son costume de scène, le château, le jardin avec le Madison Square Garden créé par l'architecte Stanford White... que Harry Thaw appelait « la bête »...

Pourtant, quand elle rencontre Thaw, elle croit rencontrer le prince charmant, or c'est plutôt le méchant Loup...

On pourrait presque parler d'acharnement du destin, mais il existe un décalage pervers entre le monde du conte et... la réalité.

Sur votre blog, on découvre le mot « enfin » décliné avec beaucoup d'humour au moment où vous achevez de travailler à Eve sur la balançoire. C'était donc un vrai soulagement ?

Complètement. Entre le scénario et la dernière touche de dessin, j'ai vu passer deux ans de ma vie, indirectement partagés avec les quelques personnages principaux de l'album. À la longue, c'est tout de même un peu étouffant, mais c'est nécessaire de travailler comme cela, cette familiarité sert le récit.

Vous avez également pris part à l'aventure des Autres gens de Thomas Cadène, pouvez-vous nous en parler ?

C'était une très bonne expérience, et, par rapport à votre question précédente, là j'étais plongée dans l'immédiateté. Thomas livre son scénario assez tard, et on dispose d'un délai très limité pour boucler une trentaine de cases. On doit donc travailler très rapidement, en numérique. On bosse sur le scénario de quelqu'un d'autre, avec des personnages dont les caractéristiques ont été définies par ceux qui vous ont précédé. J'ai bien aimé, vraiment ! J'ai réalisé deux épisodes et j'en garde un excellent souvenir !

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Pierre Burssens
14/10/2013