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Entretien avec Léonie Bischoff et Olivier Bocquet

« Certains éléments du roman nous touchaient plus que d'autres,
nous nous sommes attachés à les faire émerger »

Si le Millenium de Stieg Larssonn a ouvert la porte du succès au polar scandinave, Camilla Läckberg n'a pas tardé à s'y engouffrer. Depuis 2008 chacun de ses romans se transforme en best-seller. Une adaptation en cases et en bulles pouvait sembler tentante... mais périlleuse. La Princesse des glaces, première enquête d'Erica Falck, vient de faire son entrée au rayon BD. Olivier Bocquet en assure le scénario et Léonie Bischoff le dessin. Nous avons rencontré les deux sympathiques auteurs qui poursuivront leur parcours nordique avec Le Prédicateur et Le Tailleur de pierre, deuxième et troisième romans de l'écrivaine suédoise.

Comment en êtes-vous venus à travailler à cette adaptation ?

Léonie Bischoff : Le projet nous a été proposé par l'éditrice Christine Cam. Je travaillais sur Hoodoo darlin' (Casterman) quand elle m'en a parlé, mais j'avais déjà fait différents essais pour plusieurs projets d'adaptation. Olivier avait lui aussi été approché à ce sujet. Nous nous sommes contactés par téléphone et le courant a bien passé. C'est la première fois que je travaille avec un scénariste, et je ne suis pas familière de l'univers du polar, mais en découvrant le roman, ça m'a donné envie de ces paysages suédois. En discutant avec Olivier, on a mesuré que nous étions touchés par les mêmes aspects du bouquin, ce qui a permis de mettre les choses en place de manière plutôt fluide.

La Princesse des glaces vous amène à aborder un univers complètement différent des vôtres...

Olivier Bocquet : Tout-à-fait. J'ai écrit un polar publié chez Pocket (Turpitudes), mais je ne suis pas un spécialiste du genre. La Colère de Fantômas (dessins Julie Rocheleau, Dargaud) constitue presque une réappropriation de l'oeuvre initiale et fait la part belle au spectaculaire...

Léonie Bischoff : Le seul point commun avec Hoodoo darlin' est que le personnage principal soit une femme, c'est tout. Il n'y a pas de magie dans La Princesse des glaces alors que c'est quelque chose que j'aime bien glisser dans mes histoires. Au contraire, j'ai dû ancrer beaucoup plus mon dessin dans le contemporain, le réel, avec des décors précis, des voitures... Et comme l'histoire comporte de nombreux personnages, je devais les faire naître, les caractériser. Ils devaient être présents et reconnaissables dans le story-board soumis aux ayant-droits de Camilla Läckberg.

Est-ce ce souci de vous ancrer dans la réalité qui vous à conduit à séjourner en Suède, à Fjällbacka, le village où se déroule l'histoire ?

Une planche storyboardée

une planche storyboardée

Léonie Bischoff : Ce séjour a vraiment été le point de départ de la part la plus concrète de notre travail. Jusque-là, on avait échangé pas mal par mails ou par téléphone, on s'était rencontrés une seule fois à Paris, et on a vraiment fait connaissance et travaillé ensemble pendant une semaine sur place. Nous avions lu le roman, Olivier disposait d'une base de scénario, on avait un séquencier en tête... D'une part, ça a permis d'opérer des choix sur le terrain : les maisons des personnages, les paysages qu'on allait retenir, comme les environs de l'église, des arbres aussi... Et d'un autre côté ça nous a permis d'éviter certains écueils ou de résoudre directement certains problèmes.

Olivier Bocquet : On a aussi pris la mesure de cette petite ville et de son atmosphère particulière, restituée dans les romans de Camilla Läckberg. C'est très différent d'ici à certains égards. On a eu l'impression, par exemple, que la grosse problématique qui fait la une de l'actualité, là-bas, c'est peut-être que les jeunes fument trop et trop tôt... Quand on parle d'un embouteillage à Göteborg, il s'agit plutôt d'une file de 4 ou 5 voitures... À Fjällbacka, tout le monde se connaît, mais quand vous demandez un renseignement en rue à quelqu'un, cette personne n'hésite pas à prendre 20 minutes pour vous répondre et discuter avec vous. C'était intéressant et enrichissant de pouvoir capter ce genre de choses pour le climat du bouquin... La confiance que vous témoignent les habitants est également assez étonnante. Mais c'est comme ça là-bas !

Justement, en évoquant la confiance, aviez-vous carte blanche de l'auteure des romans, Camilla Läckberg, pour cette adaptation ?

Léonie Bischoff : Un story-board complété des textes a été soumis à ses ayant-droits et a été accepté. Mais nous n'avons pas eu de contacts directs avec Camilla Lackberg avant ou pendant la réalisation de l'album. Ni depuis sa sortie, d'ailleurs... Mais il s'agit d'un auteur de best-sellers au niveau international, et vu sa célébrité en Suède, on pourrait quasi parler d'entreprise Camilla Läckberg.

Olivier Bocquet : Cet aspect des choses n'avait clairement aucun rapport avec ce qui s'est passé, par exemple, pour la récente adaptation du Dahlia noir (Casterman), pour laquelle James Ellroy a suivi de très près le travail de Matz et Miles Hyman... Peut-être le principe du « chacun son métier » a-t-il prévalu ? Nous n'avons, en tous cas, pas ressenti de pression sur notre travail d'adaptation.

Pour Canicule (Casterman), Baru évoquait en interview sa volonté de restituer l'oeuvre de Jean Vautrin mais à travers sa propre vision. Peut-on comparer votre manière de procéder pour La Princesse des glaces ?

Olivier Bocquet : Oui, c'est la même chose. S'en tenir strictement au roman n'aurait pas beaucoup d'intérêt, où alors on en viendrait plutôt à un livre illustré. Pour La Princesse des glaces, certains éléments du livre nous touchaient plus que d'autres, Léonie et moi, et nous nous sommes attachés à les faire émerger. Nous avons beaucoup travaillé la sensibilité, l'émotion... Il y a l'enquête mais aussi une histoire d'amour touchante... Nous avons choisi de mettre certaines choses en avant, qui n'ont peut-être pas la même importance dans le roman. D'autres éléments, comme la photo de classe, ne s'y trouvent pas. On voulait quelque chose de fort pour conclure l'album, or la scène choisie est évoquée plus tôt dans le roman. Et je ne pense pas avoir conservé un seul dialogue de Camilla Läckberg.

Léonie Bischoff : La présentation des personnages dans l'album, avant même le début de l'histoire, lui est, elle aussi spécifique. Et comme nous travaillons sur l'adaptation des deux livres suivants de la série, Le Prédicateur et Le Tailleur de pierre, on se permet d'introduire dans notre deuxième BD un personnage qui n'apparaît, en fait, que dans le troisième roman...

Erica Falck, l'héroïne (recherche)

Erica Falck, l'héroïne (recherche)

Dupuis publie une adaptation du Millenium de Stieg Larsson. Chez Casterman, vous vous attachez à un autre best-seller du polar nordique. La comparaison paraît inévitable. Pensez-vous vous adresser à un public essentiellement BD ou à un public amateur de polars ?

Léonie Bischoff : Apparemment, les romans de Camilla Läckberg ciblent plutôt un public essentiellement féminin. Pour la BD, on n'y a pas vraiment pensé, mais si notre adaptation peut amener le lectorat des romans à la BD, ce serait vraiment pas mal... Pour l'aspect purement polar, je ne sais pas. Le scénario d'Olivier évite les ficelles, les clichés, n'obéit pas aux codes classiques du genre, ce qui peut surprendre certains lecteurs. Mais il s'agit de notre approche...

Olivier Bocquet : Millenium est très noir, très violent, alors que notre adaptation de La Princesse des glaces privilégie la complicité entre les héros, le côté humain. Nous ne nous trouvons pas sur le même terrain. Et puis Millenium a été décliné en 4 films, une série télé, un comics et maintenant en BD... Non, j'ai envie de dire que le pays d'origine, la Suède, est peut-être le seul point commun entre Millenium et La Princesse des glaces.

Recherche de personnage

recherche de personnage

Léonie, vous aviez enrichi Hoodoo darlin' , votre précédent album, de couleurs somptueuses, or on découvre les signatures de trois coloristes pour La Princesse des glaces...

Léonie Bischoff : Au départ, je pensais réaliser les couleurs, mais c'était impossible vu les délais à respecter. J'ai donc délégué à Aurélie Lecloux, qui a une sensibilité proche de la mienne, un gros penchant pour le violet, notamment (rires)... Je lui ai donné un maximum d'indications, mais elle-même a ensuite du déléguer... Les trois coloristes sont restées dans des registres assez proches, ce n'est pas dérangeant. Par contre, pour moi c'est une petite frustration, parce que j'adore ça !

Le Centre belge de la bande dessinée (CBBD Bruxelles) accueille, jusqu'au 18 mai, une exposition consacrée à la BD Suisse à Bruxelles. Vous en êtes ?

Léonie Bischoff : Oui, je ne sais pas trop comment ils ont pensé à moi, mais j'en fais partie et je suis super-contente !

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Pierre Burssens
03/02/2014