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Entretien avec François Deneyer

« Dans les années 30’, la profession figurant sur la carte d’identité
de Joseph Gillain était : peintre et sculpteur »

Joseph Gillain, alias Jijé, aurait eu 100 ans cette année. Auteur de Jerry Spring, Valhardi, Blondin et Cirage, de célèbres biographies en BD, modernisateur du Spirou des origines, repreneur de Barbe-Rouge et de Tanguy et Laverdure, peintre, sculpteur, il n’existait pourtant pratiquement aucun ouvrage consacré à ce géant du 9e art et à son œuvre. Un centième anniversaire méritait un beau cadeau : c’est chose faite avec Quand Gillain raconte Jijé (Dupuis), un très beau livre richement illustré réalisé par François Deneyer. Il fallait cet imposant volume pour combler ce vide existant autour de Jijé et aborder les différentes facettes de cet artiste hors-norme. François Deneyer évoque son élaboration… et Jijé, évidemment !

Vous signez aujourd’hui un ouvrage imposant consacré à Jijé. Quel est votre cheminement par rapport à cet auteur et à son œuvre ?

D’abord celui d’un lecteur. Dans mon enfance j’ai été louveteau puis scout, et j’ai découvert la biographie de Baden Powell par Jijé. J’ai adoré et relu des dizaines de fois cet album remarquable, l’aventure mise en avant, l’humour présent… Et c’est seulement tout à la fin des 88 planches qui composent ce chef d’œuvre que le scoutisme est évoqué. Ensuite, j’ai lu ses autres bandes dessinées, Valhardi, Blondin et Cirage, Jerry Spring. Puis il y a eu l’approche d’un collectionneur : j’ai découvert que l’on pouvait acheter et collectionner des planches originales et ça a renforcé ma passion. Progressivement, alors que s’élaborait ma collection, l’idée d’un musée a germé. J’avais envie de réorienter mon activité vers le domaine culturel, j’ai revendu mon entreprise pour m’atteler à ce projet de musée Jijé, qui a fonctionné deux années mais a finalement dû cesser ses activités faute de subsides. L’envie de continuer étant toujours présente, j’ai créé, avec des moyens plus raisonnables, la Maison de la bande dessinée dans le bâtiment même de la gare centrale de Bruxelles, avec une partie boutique mais aussi une galerie au sein de laquelle j’organise trois expositions par an. Ce ne sont pas des expositions-vente, c’est uniquement pour le plaisir des yeux. Je suis en relation avec des collectionneurs de toute l’Europe, ce qui me permet d’obtenir des objets en prêt, de monter et d’enrichir ces expositions. On peut dire que je conjugue culturel et passionnel.

Comment avez-vous abordé la réalisation d’un tel ouvrage ?

Il y a longtemps que j’avais envie de ce bouquin. Il y a très peu d’écrits au sujet de Jijé. Le seul livre qui lui a été consacré a été édité par Dupuis en marge d’une exposition réalisée 3 ans après sa disparition (Jijé. Vous avez dit BD ?, ndlr). Cette exposition a réveillé une mouvance autour de Jijé auprès de pas mal de gens, et c’est notamment à cette période que se sont formés Les Amis de Jijé, mais ça a entraîné peu de suites. 2014 marque le centième anniversaire de la naissance de Joseph Gillain et je guettais l’approche de cet anniversaire pour proposer ce projet. J’ai déjà publié un ouvrage consacré à Gillain, mais centré sur son œuvre peinte et sculptée, puisqu’il s’agit d’un catalogue raisonné de cette production, qui m’a notamment amené à retrouver des œuvres où on ne s’y attendait pas.

Ce nouveau livre a une toute autre envergure…

Effectivement, il retrace la vie et l’œuvre de Jijé à travers une douzaine d’interviews qui me paraissaient intéressantes et au cours desquelles, comme l’indique le titre, Gillain parle de Jijé. Il y raconte sa vie, sa carrière. J’ai structuré le livre autour de douze thèmes et autant de chapitres : la jeunesse, les premiers pas, Spirou, les biographies, le western, Gillain peintre…

Jijé en 1968

Jijé en 1968

Et moins sculpteur…

C’est moins évoqué, en effet. Au départ de la carrière de Joseph Gillain, il y a une scolarité de 3 ans au sein de l’école des métiers d’arts de Maredsous (B). Il y a été formé à différentes disciplines, l’orfèvrerie, la sculpture… et il aimait sculpter. J’ai retrouvé une vingtaine de bustes parmi d’autres œuvres dues à Gillain, et après la réalisation du livre, j’en ai encore déniché à Maredsous. Dans un des textes figurant dans le recueil Franquin et les fanzines (Dupuis), Franquin dit qu’un sculpteur est généralement un excellent dessinateur. En lisant cela, je ne pouvais m’empêcher de penser à Jijé. Dans les années 30’, la profession figurant sur sa carte d’identité était : peintre et sculpteur. C’est un peu par hasard et sans aucune prétention qu’il est arrivé à la BD. La BD lui permettait de bien vivre, à l’époque, mais il se définissait comme peintre, et il a continué à produire énormément dans ce domaine parallèlement à la bande dessinée.

Les thématiques des douze chapitres se sont-elles imposées facilement ?

Je dois avoir relu tout ce dont je disposais à propos de Jijé, tout épluché. À un moment, il était indispensable de tout remettre à plat et d’opérer choisir. Ce ne fut pas toujours simple. Je pouvais partir d’une idée, puis j’en discutais avec le maquettiste, qui n’est autre que Benoît Gillain, l(un des fils de Jijé, qui me donnait son point de vue… On remettait certaines choses en question. Puis venait le point de vue de l’éditeur, et nous nous embarquions parfois dans des discussions passionnelles… et passionnées. Moi je n’ai pas connu Gillain, Benoît a vécu avec son père, son regard est forcément différent du mien, mais tous ces échanges ont été fructueux, c’est l’essentiel. Le livre était terminé en août, mais nous avons conservé une certaine flexibilité qui nous a permis de répondre à certaines modifications demandées par Dupuis.

à voir à la Maison de la BD

à voir à la Maison de la BD

Vous évoquez l’artiste et son œuvre, comment définiriez-vous l’homme ?

On me demande souvent si je regrette de ne pas l’avoir connu, et je réponds souvent par la négative. J’ai l’impression de très bien le connaître, en fait. Je côtoie de nombreux membres de sa famille, de nombreuses personnes qui l’ont bien connu et nous en parlons souvent. On m’en parle donc beaucoup, il existe certaines interviews télévisées que je dois avoir visionné des centaines de fois… Oui, j’ai l’impression de bien le connaître. Je pense que Jijé a su rester humble, n’a jamais eu la grosse tête, comme l’on dit. Il devait être attachant et curieux de tout. Il a eu une scolarité un peu secouée, il aimait chahuter, rigoler, et il a conservé beaucoup de traits de caractère de cette jeunesse. D’un point de vue artistique, il était génial, mais n’a jamais tiré la couverture à lui. Personnellement, j’aime beaucoup sa peinture, il l’a, en quelque sorte, appliquée à son encrage en BD. Pour moi, juste après Hergé, il y a Jijé, Franquin, Morris…

Votre livre comble un vide. Vous venez de citer quelques géants du 9e art. Qu’est-ce qui explique, selon vous, que Jijé, d’une certaine manière, soit moins présent, moins médiatisé aujourd’hui que ces derniers ?

D’une part, la série pour laquelle tout le monde connaît Jijé, Jerry Spring, a été un des premiers westerns en BD apparus en Europe. Son dessin était d’ailleurs fort inspiré de Milton Caniff. Or, après Jijé sont venus Giraud et Hermann, qui ont poussé le genre beaucoup plus loin, qui ont vraiment apporté un développement au western. C’est pourquoi on cite souvent Blueberry et Comanche. De nombreux lecteurs pensent après à Jerry Spring. D’autre part, il y a sans doute un problème éditorial. Valhardi ou Blondin et Cirage ne sont jamais restés bien longtemps dans les bacs des rééditions. Apparemment, une intégrale de Valhardi serait en préparation. Mais vous savez comme moi que généralement, ce qui n’est pas facilement disponible en librairie, on oublie…

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Pierre Burssens
26/02/2014