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Entretien avec David Vandermeulen

« Le ton de douce comédie
constitue la plus grande liberté que nous prenons ».

L'an dernier, leur Shelley (alors publié en 2 tomes) avait étonné et séduit. Leur tout récent, mais aussi plaisant Chamisso, l'homme qui a perdu son ombre nous fait découvrir un auteur moins connu, et l'un des intérêts de la collection Romantica de Daniel Casanave et David Vandermeulen. Récemment lancée au Lombard, la collection s'attache à évoquer la vie et l'oeuvre de grandes figures du Romantisme européen en mêlant à la biographie réelle et une oeuvre autobiographique de l'auteur choisi. Le tout avec une grande rigueur historique, mais sur un ton léger et amusant. Ce qui nous vaut de très jolis albums dans un format à l'italienne. Leur scénariste, David Vandermeulen, nous présente ce concept.

Après un dyptique consacré à Shelley l'an dernier , on dévouvre aujourd'hui votre album consacré à Adelbert von Chamisso en même temps que la collection Romantica. L'idée de cette collection était-elle présente dès le départ ?

Oui, avec Daniel Casanave on avait cette envie de proposer une sorte de panorama des Romantiques, mais nous sommes arrivés au Lombard à une période assez chahutée et nous avons eu affaire, pour Shelley, à 4 intermédiaires différents. Il a été question d'une trilogie, puis de 2 tomes... Nous avions en tête un seul volume, mais il était délicat d'imposer nos vues dans ce contexte. Shelley est maintenant réédité en un tome, dans un format à l'italienne, comme Chamisso, et on peut, effectivement, parler du démarrage de la collection Romantica. Personnellement, j'aime beaucoup cette présentation. Je trouve que ça donne au livre un côté... littéraire, qui peut constituer un signal vers un public plus bibliophile. Notre éditrice, Nathalie Van Campenhoudt, voulait un livre que l'on ait envie de toucher. C''est un écrin pour notre propos.

Raconter, en BD, la vie d'écrivains ou de poètes, n'est-ce pas une sorte de défi ?

Un pari ! Actuellement, je travaille sur le troisième tome qui sera consacré à Gérard de Nerval, puis on s'accordera une petite pause pour évaluer l'accueil des livres auprès du public. Il y a beaucoup d'autres auteurs romantiques avec lesquels on aimerait s'amuser, Daniel et moi, mais nous ne voulons pas être les fossoyeurs du Lombard (rires). Plus sérieusement, je salue le courage de l'éditeur qui nous soutient dans ce pari. La littérature peut encore faire peur, à certains égards, avec un a priori négatif sur des textes qui peuvent sembler désuets ou... chiants. Notre pari est de raconter l'histoire de ces auteurs sur un ton amusé. On désacralise leurs textes parfois perçus comme poussiéreux. Or les Romantiques sont encore très actuels. Il ne se passe pas une année sans qu'un film inspiré d'une oeuvre romantique sorte au cinéma : Frankenstein, Les Misérables...

On découvre également, chez les auteurs que vous mettez en scène, que, quelque part, leur vie elle-même est un roman...

Complètement ! Ils s'imaginaient par rapport au monde. Et c'est ce qui explique que la plupart d'entre eux voyageaient, alors que le voyage n'était guère courant à leur époque. On retrouve Shelley en Suisse, Chamisso effectue un tour du monde, Stendhal évoque l'Italie, Delacroix visite le Maghreb... Les premiers récits de voyages apparaissent grâce à eux, et l'homme y est toujours mis au premier plan. Ils allaient jusqu'à aspirer à mourir de manière élégante. Gérard de Nerval se suicide, Byron meurt au combat... Ces aspects les rapprochent également de notre époque. L'itinéraire de quelqu'un comme Kurt Cobain, le chanteur de Nirvana, a été totalement néo-romantique, jusqu'à sa mort... L'influence des Romantiques est encore très présente dans de nombreux champs de notre existence.

Le concept de Romantica aurait-il été, pour vous, imaginable avec un autre dessinateur que Daniel Casanave ?

Pas du tout. Dès le départ, j'ai pensé ce projet pour lui. Il connaît très bien cette période, il la ressent et son dessin contribue parfaitement au ton amusant et léger que nous voulions donner aux albums. De plus, et d'un point de vue très pratique, Daniel dessine très vite, et souvent, c'est moi qui dois courir derrière pour lui fournir du scénario. C'est une situation rare en BD et un avantage extraordinaire que de pouvoir envisager assez sereinement la réalisation d'un bouquin de 280 pages en 9 mois, et, en l'écrivant, de savoir que « l'objet fini » n'est pas très éloigné.

La refonte de Shelley dans ce joli format à l'italienne a-t-elle entraîné des contraintes particulières ?

Je pense qu'en tout et pour tout Daniel a redessiné ou modifié... deux cases ! De ce côté aussi, son dessin présente un bel avantage. Il travaillait, en effet, dès le départ, de manière très traditionnelle, par demi-planches A et B. Publier dans ce format convient parfaitement à son dessin, et l'inverse.

 Doit-on parler de série ou de collection pour Romantica ?

On a beaucoup discuté de ça... On craint que les lecteurs associent le terme « série » à celui de « suite », et qu'ils pensent devoir lire Shelley avant Chamisso et avant Gérard de Nerval. Or les albums sont indépendants entre eux. Collection correspond mieux à notre idée, mais là, les gens peuvent imaginer l'intervention de différents auteurs, ce qui ne sera pas le cas. Romantica est donc plutôt la collection de Casanave et Vandermeulen consacrée aux grandes figures du Romantisme européen.

Certains scénaristes et dessinateurs qui mettent en scène leurs personnages dans un contexte historique précis disent se glisser dans les zones d'ombre de l'Histoire. Quelle part de liberté vous accordez-vous en prenant pour héros ces Romantiques bien réels ?

On n'invente rien, mais ça ne nous prive pas de liberté pour autant. Le biopic présente la vraie vie du personnage, de manière précise, rigoureuse, mais on y introduit, les éléments d'une oeuvre autobiographique de l'auteur, des passages dans lesquels il se met lui-même en scène, sans prévenir le lecteur. Le côté léger, le ton de douce comédie constitue la plus grande liberté que nous prenons. La réalité était plus grave et on ne devait pas rire beaucoup à cette époque et dans ce milieu. Avant d'aborder le scénario, j'essaye de relire l'intégralité de l'oeuvre de l'auteur auquel nous nous attachons ainsi que 4 à 5 biographies différentes. J'avais lu Chamisso il y a une quinzaine d'années, Daniel voici 20 ans. Seules 3 biographies ont été écrites en français à son sujet, elles ne sont plus disponibles en librairie ce qui m'a conduit à des recherches auprès de la Bibliothèque nationale de France et de collectionneurs. Relire l'oeuvre de l'écrivain aide à le comprendre, et permet de choisir l'ouvrage qui sera intéressant à associer à la partie biopic. Pour Chamisso, Peter Schlemil, l'homme qui a perdu son ombre s'imposait, car il s'agit d'un avatar que Chamisso s'était créé. Pour Shelley, nous avons préféré faire découvrir au lecteur Le dernier homme plutôt que le très exploité Frankenstein.

Le Romantisme s'est également traduit en musique, en peinture... La collection Romantica sera-t-elle exclusivement consacrée à la littérature ?

Les littérateurs nous fournissent un matériau très riche. Aborder d'autres formes artistiques rendrait plus difficile l'introduction du regard que l'artiste porte sur lui-même. Peut-être serait-ce possible, mais avec le risque que seuls des érudits puissent trouver et comprendre cet apport... Dans l'absolu, pourquoi pas ? Mais comme je vous l'ai dit, on prévoit la publication de l'album consacré à Gérard de Nerval en 2015 et puis on verra...

Pour vous, David, travailler sur Romantica constitue-t-il une forme de délassement par rapport à la série que vous consacrez à la biographie de Fritz Haber (Delcourt), dont vous assurez l'écriture et le dessin ?

Cela contribue à mon équilibre, en effet. Les deux derniers tomes de Fritz Haber se déroulent pendant la guerre, j'ai lu énormément de choses à ce sujet, et j'avoue que ça devenait un peu pénible. J'avais besoin de m'amuser, de quelque chose de plus léger. De plus, Daniel Casanave est un ami et c'est un plaisir, une véritable récréation quand je peux travailler avec lui.

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Pierre Burssens
17/03/2014