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Entretien avec Philippe Glogowski

« Les éléments historiques peuvent parfois être contraignants,
mais ce sont aussi des rails sur lesquels bâtir un récit. »

En 1990, Philippe Glogowski participait avec son 1er album Les Lansquenets aux premiers pas de l'aventure éditoriale Soleil. Aujourd'hui, avec pour bagage une belle bibliographie publiée entre-temps aux éditions du Triomphe et aux éditions du Signe, il remet le couvert auprès de la toute jeune maison TJ Éditions. Thématiques aidant, celle-ci se tourne vers l'Angleterre. Ypres memories, nouvel album du dessinateur, vient ainsi d'être choisi comme BD officielle du Flanders Fields Memorial Garden. Philippe Glogowski nous en parle.

Pourquoi avoir choisi Ypres (Belgique) et sa région comme décor d'un album se déroulant pendant la Première Guerre mondiale ?

En fait, l'album Ypres memories regroupe 2 histoires. La première a été réalisée en 2000, à la suite d'une visite sur place. Un ami m'avait emmené visiter cette région, les cimetières, le champ de bataille, et ça m'avait fort impressionné. La bataille impliquait les Anglais, qui considèrent un peu cet épisode de la Première Guerre mondiale comme leur Verdun à eux. Pour moi, ça se passe souvent de cette manière, ce sont les lieux qui m'inspirent avant tout, et parfois je me dis qu'à l'extrême, je voudrais consacrer des BD à tout ce que je vois...

Des lieux  chargés d'Histoire...

Oui, je trouve que ça se ressent et que ça fait partie de leur identité. Il y a des endroits qui n'ont pas cela, plus récents, qui peuvent être très chouettes mais où je n'arrive pas à ressentir cela, comme la Californie, par exemple.

Mais sans que ce ne soit vraiment un sujet récurrent, vous aviez déjà abordé plus d'une fois la Première Guerre mondiale...

En effet, après cette première histoire, j'ai été sollicité par les éditions du Triomphe pour relater l'histoire de grande guerre en BD. Ensuite, je me suis tourné vers d'autres thèmes, mais j'avais envie de revenir sur le sujet. La commémoration du centenaire m'en a fourni l'occasion, en travaillant à une édition augmentée de ce premier récit. Certains me taxeront peut-être d'opportuniste, mais très sincèrement je trouve qu'il aurait été dommage de ne rien faire. Le livre a aussi un but didactique. Lors de séances de dédicaces, je mesure que les jeunes connaissent très peu de choses au sujet de ce conflit, certains me demandent même si j'aime la guerre... Or la Première Guerre mondiale a été un des éléments fondateurs du monde dans lequel nous vivons aujourd'hui. Par ailleurs, elle a été déclenchée par l'assassinat d'un Prince qui, de Belgique, de France ou d' Angleterre, semblait fort lointain. Quand on voit ce qui se passe actuellement en Crimée, il serait peut-être intéressant de regarder par-dessus notre épaule, en arrière... Nous ne sommes pas à l'abri de grosses bêtises et des vieux démons peuvent très vite se réveiller.

Vous êtes un habitué du genre historique, à certains moments cela ne constitue-t-il pas une contrainte ?

Pour Ypres memories, j'intègre une histoire imaginée (mais très documentée) à un cadre historique précis, en essayant de me mettre à hauteur du combattant. L'histoire de la Grande Guerre en BD avait forcément un caractère purement historique, documentaire. Cela dit, je ne triche en aucun cas avec des faits avérés et connus, parfois, au contraire, je suis plutôt surpris par les versions divergentes qu'en livrent certains historiens. Côté matériel, armes et uniformes, je suis très documenté. Ces éléments peuvent parfois être contraignants, mais ils représentent aussi des rails sur lesquels bâtir un récit. Personnellement, je suis complètement fasciné par les auteurs qui parviennent à construire un univers totalement imaginaire mais complètement cohérent. J'admire beaucoup cette capacité, mais ce n'est pas la mienne ! Par contre, ce à quoi je suis attentif, c'est à ne pas attribuer à mes personnages, jeunes soldats de 20 ans dans ce cas, ma vision et mon expérience d'homme de 50 ans vivant un siècle plus tard ! Je dois constamment essayer de me mettre à leur place, dans leur situation...

Dessin inédit

dessin inédit

Ypres memories a été choisi comme BD officielle du Flanders Fields Memorial Garden qui ouvrira ses portes à Londres en novembre. De quoi s'agit-il et quel a été le cheminement de l'album jusque-là ?

Le Memorial Garden, proche de Buckingham Palace, sera à la fois un musée et un espace de mémoire, pour lequel des sacs de terre de différents cimetières et champs de bataille en Belgique ont notamment été recueillis. Ils ont été transférés à Londres à l'issue d'une cérémonie commémorative qui s'est déroulée à Ypres le 11 novembre dernier, en présence du Duc d'Edimburgh et du Prince Laurent de Belgique. Quant au cheminement de l'album, il s'est concrétisé de manière assez indirecte. TJ Éditions est un éditeur tout jeune, une maison créée par un ancien libraire, Thierry Jacqmain, que je connais depuis plus de 20 ans. Voici longtemps déjà, je lui avais parlé d'un projet portant sur l'histoire d'un club de foot anglais, projet qui n'a pas abouti alors. Cette idée est revenue sur la table quand le libraire est devenu éditeur. Nous nous sommes tournés vers un autre (très grand) club de Premier League, nous avons monté un dossier très costaud, le plus convainquant possible, et on avance progressivement dans ce projet pour rencontrer les exigences d'une structure hyper-professionnelle, hyper-pointue, mais pour laquelle la BD est quelque chose de nouveau. Nous avons eu plusieurs réunions avec ses représentants et... on avance ! Comme une porte s'entrouvrait en Angleterre, Thierry a pensé à une édition en anglais d'Ypres memories qui a suscité l'intérêt des contacts que nous avions sur place pour le projet foot, et voilà !

Inédit

dessin inédit

Quelle est la place de la BD en Angleterre ?

Assez confidentielle ! Il y a quelques grands noms que nous connaissons, comme Posy Simmonds ou Alan Moore, mais qui, à la limite, sont plus connus ici qu'en Angleterre. Et le marché BD est essentiellement celui des comics U.S. Avec le dossier football et Ypres memories, on a l'avantage d'aborder des sujets qui sont chers au coeur des Anglais, et donc susceptibles de séduire un public beaucoup plus l'arge qu'un public BD traditionnel. La diffusion d'Ypres memories commence très bientôt en Angleterre, mais l'accueil et les échos recueillis auprès de nos contacts sont déjà fort encourageants. Le côté pédagogique de l'album séduit. À ce sujet, alors que nos jeunes connaissent peu de choses de la Grande Guerre, il faut savoir qu'au cours de cette année 2014, 60 000 écoliers britanniques et écossais viendront visiter les champs de bataille en Belgique...

Entre-temps, chez le même éditeur, vous avez aussi réalisé un album consacré à la campagne des Diables rouges au Brésil...

Oui, Rêve brésilien, avec Renaud, le dessinateur de Jessica Blandy. Pour pouvoir s'inscrire dans des délais raisonnables, nous avons agrandi l'équipe pour le tome 2 à paraître. Il y a également un projet en bonne voie au sujet du scoutisme, toujours chez TJ Éditions !

Alors que vous privilégiez la précision, vous multipliez les projets, les albums, on découvre régulièrement des affiches, des illustrations portant votre signature, vous travaillez aussi toujours comme lettreur chez Dupuis... Comment faites-vous pour tout combiner ?

On me qualifie parfois de stakhanoviste de la BD, mais c'est resté une passion, depuis l'enfance. Je ne savais pas, alors, qu'il existait des écoles où on enseignait la BD, qu'il existait des formations et que, quelque part, c'était un « vrai métier ». Pendant mes études secondaires, je me voyais poursuivre en étudiant la Géologie, et c'est à la fin de la dernière année que j'ai complètement changé d'orientation ! Et puis, j'ai la chance de ne jamais être à court d'idées, mais quand je revois toutes les notes prises, même en effectuant un tri, je mesure que je ne pourrai jamais réaliser tout cela tout seul. Le stade suivant passera donc peut-être par du scénario pour d'autres dessinateurs. 

Inédit

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Pierre Burssens
26/03/2014