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Entretien avec Jean-Jacques Launier

« Je pense que c'est vraiment important
de revenir au mouvement artistique figuratif. »

Jusqu'au 31 aout 2014, l'exceptionnelle exposition L'Art des Super-Héros Marvel est ouverte. Sur plus de 1200m2, on retrouve plusieurs centaines de planches originales (de 1939 à fin 2013), des accessoires , des concepts utilisés pour le cinéma. Et derrière ces pages, des grands artistes. À cette occasion, nous avons rencontré Jean-Jacques Launier, directeur du musée Art Ludique de Paris, infatigable explorateur de l'art ludique. Interview...

Les super-héros sont à l'honneur à Paris avec le Mona Bismarck American Center for art and culture qui organise une exposition sur Alex Ross. Vous, Jean-Jacques Launier, vous faites mieux : la galerie Arludik organise une exposition sur Captain Biceps de Tebo, tandis que le musée Art Ludique propose une exposition sur les artistes Marvel...

Oui, je pense même qu'on a influencé les gens qui ont fait Alex Ross, puisqu'ils ont ouvert quelques jours avant nous et qu'ils s'y sont pris au dernier moment quand ils ont appris que nous faisions la première exposition internationale sur L'Art des Super-héros Marvel. Elle comporte quelques 600 œuvres et nous sommes fiers de pouvoir la présenter.

Votre première exposition, Pixar, 25 ans d'animations, était conçue par Pixar. Celle-ci a été réalisée par votre équipe. S'il y a une grande liberté de la part des éditions Marvel, on peut deviner que la pression est grande.

C'est vrai qu'il y a une énorme pression, mais je suis content. Les visiteurs ont l'air de l'apprécier, disent qu'elle est très impressionnante. C'est beaucoup de travail, mais c'est aussi une collaboration avec les éditions Marvel sur une grande partie de l'exposition. N'oublions pas que c'est aussi une recherche de pièces historiques. Ainsi, on y trouve la planche du n°1 de 1939, mais aussi des planches de Jack Kirby, de Steve Ditko, de John Buscema... Tous les grands artistes qui ont participé à l'histoire de la maison !

Maintenant que vous avez exposé les éditions Marvel, peut-on espérer voir l'art de DC Comics, voire des studios indépendants ?

Clairement, on peut imaginer plein de choses. Le musée décloisonne la bande dessinée, le jeu vidéo, le design au cinéma... Voyez le choix qui est offert et on peut se demander : « Pourquoi ça n'existait pas avant ? ».

Le musée montre qu'avant un film, un jeu vidéo, un livre, il y a un dessin et derrière ce dessin, il y a un auteur...

Absolument. C'est clairement le propos du musée. Je pense que c'est vraiment important, et surtout pour un large public, de revenir au mouvement artistique figuratif. On peut le faire remonter jusqu'au XIXème siècle et l'attribuer aux artistes que sont Doré, Daumier... sans oublier les premiers journaux, les premiers illustrateurs qui amèneront ensuite la bande dessinée en Europe, les comics aux États-Unis et le manga au Japon. C'est important de faire un panorama de cette histoire de l'art. À l'intérieur, depuis près de 70 ans, l'univers des super-héros Marvel a influencé notre culture et notre imaginaire.

Votre musée est innovant puisqu'il n'y a pas de parcours pour les enfants...

Oui, et je le revendique totalement. On m'a reproché de ne pas leur proposer des activités adaptées, mais il faut considérer les enfants comme des personnes qui sont capables d'admirer les œuvres exposées. La grande difficulté aujourd'hui, c'est de savoir rester un enfant au lieu de leur apprendre à se divertir. Dans la précédente exposition, il y avait un dialogue entre les parents et les enfants, autour d'une œuvre d'art, ce qui n'est pas si fréquent. D'ailleurs plusieurs familles nous ont écrit pour témoigner que leurs enfants dessinaient une fois rentrés chez eux. Si on peut susciter des vocations, ce sera un des objectifs du musée.

D'ailleurs, avez-vous gardé votre âme d'enfant ?

Savoir garder une âme d'enfant me paraît important. C'est une façon de vivre pour le moins heureuse. Ce n'est pas facile, mais on essaye !

Une dizaine d'années séparent le musée de la galerie. Quel retour avez-vous sur cette décennie ?

C'était une dizaine pas facile. Ma jeune épouse n'a pas pu se payer pendant 6 ans, on a combattu avec passion. C'est une vraie aventure où l'on est resté enfant et adolescent. Avec le recul, il est intéressant de voir que, même si ça a été difficile, même si ce n'était pas une opération financière, loin s'en faut, on a pu exposer de grands artistes : Moebius, Otomo, ceux de chez Disney, Pixar... Grâce à çà, les grands studios et les artistes nous font confiance. S'ils répondent présent maintenant, c'est parce qu'ils savent qui on est, ils savent qu'on les défend. Quand Pixar et Marvel ont appris qu'on ouvrait, ça a été une récompense de savoir qu'on avait leur soutien.

Vous êtes le directeur du musée, votre épouse dirige la galerie. Avez-vous encore le temps d'apprécier les arts ludiques ?

Absolument, on passe notre vie dessus ! On n'a pas d'enfant car notre bébé c'est le musée, on est totalement immergé. C'est une vraie passion. On voyage pour çà, on vit pour çà. C'est magique de travailler avec de tels artistes. Vous parliez de garder une âme d'enfant, ça participe à cette nature.

Quel est le but de la galerie Arludik ? Ne pouvait-elle pas intégrée le musée ?

Non, on nous aurait accusé de faire du business avec çà (rires). Les deux sont très séparés. La galerie joue le rôle d'un laboratoire. On a été les premiers à exposer les artistes des jeux vidéos, du cinéma d'animation tels que Peter de Sève, Glen Kean, des illustrateurs comme John Howe ou Benjamin. Personne n'avait demandé à ces auteurs d'exposer dans une galerie, ne les percevant pas comme des artistes. Nous, c'était le propos de la galerie, d'instaurer ce courant d'art ludique. En ce moment, il y a Tebo. C'est un artiste génial ! Et - qui sait ? - il sera peut-être un jour au musée !

L'exposition va-t-elle évoluer ?

Absolument, celle-ci sera évolutive puisqu'on remplacera quelques œuvres de temps en temps. Elle complètera les expositions temporaires en expliquant ce qu'on évoquait : les origines au XIXème siècle, l'évolution de l'animation. On aura également des gravures de Daumier, des pièces de Katsushika Hokusai, d'Arthur Burdett Frost, de Paul Grimaud... Toute cette histoire de l'art qui est peu connue alors qu'elle est totalement légitime. Le public pourra s'enthousiasmer pour l'art figuratif narratif qui est l'un des plus importants de notre siècle.

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Hervé Beilvaire
08/04/2014