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Entretien avec Marzena Sowa

« L'aspect historique constitue un fond essentiel,
mais je ne suis pas une historienne. »

Une fois encore, c'est à travers le quotidien de personnes ordinaires que Marzena Sowa aborde un épisode de l'histoire de la Pologne dans L'Insurrection, diptyque dont le premier volet intitulé Avant l'orage est récemment paru dans la belle collection Aire libre. Gawron met en images ce projet de longue haleine dans un style oscillant entre réalisme et expressionisme. La sensibilité de la scénariste rencontre un traitement graphique étonnant, et l'ensemble ne peut laisser indifférent. Marzena Sowa nous en parle.

L'insurrection de Varsovie est un épisode de la Seconde Guerre mondiale assez peu connu chez nous. Est-ce cela qui vous a amenée à en parler en BD ?

Pas directement. En fait, plusieurs facteurs ont guidé cette idée. Lors d'un voyage en Pologne, j'ai découvert chez mon oncle et ma tante un livre qui évoquait la vieille ville de Varsovie, une ville qui n'existe plus, puisque Varsovie a été détruite à plus de 80 % pendant la Seconde Guerre mondiale. Ca m'a rappelé certaines choses apprises au cours d'histoire et de langue polonaise. Et puis, c'était une très belle ville, fort différente de celle reconstruite sous l'ère communiste, dans laquelle le béton domine. On se sent tout petit, à Varsovie, il y a quelque chose d'écrasant dans cette architecture. Quand j'ai rencontré Gawron, il m'a davantage fait découvrir et apprécier la ville, et le sujet s'est imposé. L'insurrection de Varsovie est moins connue que le soulèvement du ghetto, en 1942, mais il faut y voir le rôle joué par la censure. Pendant que la résistance, l'armée polonaise de l'intérieur combattait les Allemands, l'armée rouge attendait et n'a rien fait pour aider les Polonais. Il était plus facile d'avoir la main-mise sur la Pologne après cela en « libérant » la ville en janvier 1945, six mois après le début de l'insurrection. On a reparlé un petit peu de l'insurrection après la mort de Staline, mais aujourd'hui on l'évoque couramment en Pologne, et à fortiori à Varsovie. Le musée de Varsovie récolte d'ailleurs un maximum de témoignages sur cette période, dont on célèbre le 70ème anniversaire.

Comme dans Marzi ou dans N'embrassez pas qui vous voulez, vous vous attachez au quotidien de vos personnages, très proches de nous...

Oui. Je trouve qu'il est important de montrer comment les gens peuvent s'adapter pour vivre dans des conditions aussi difficiles. Encore plus important dans L'Insurrection, où on pourrait même parler de survivre dans des conditions extrêmes. Tout l'aspect historique constitue un fond essentiel, mais je ne suis pas une historienne. Je ne pourrais pas aborder un sujet de manière encyclopédique, en citant de nombreuses dates, tout cela... Je trouve que les histoires humaines sont plus importantes et, justement, plus proches de nous.

Gawron apporte un traitement graphique impressionnant à votre scénario. L'imaginiez-vous abordé de cette manière ? Gawron était-il le dessinateur qui s'imposait ?

J'ai découvert qu'il s'imposait... après plusieurs essais avec d'autres et pas mal d'hésitations. Il faut savoir que L'Insurrection est le premier projet sur lequel j'ai travaillé après Marzi et, globalement, l'album sorti récemment est l'aboutissement de six ans de cheminement. Il n'y avait rien de vraiment concluant qui ressortait des essais effectués avec d'autres dessinateurs. Parmi ceux-ci, il y avait notamment un dessinateur italien, et quand j'ai découvert ses planches, j'ai eu l'impression de me trouver à Rome et pas à Varsovie. Ca ne collait pas, et il me semblait que ses personnages avaient des physiques italiens. Ils n'étaient pas polonais ! Krzysztof (Gawronkiewicz, dit Gawron) vit, lui, à Varsovie et s'intéressait au sujet. Son grand-père a fait partie des insurgés et a survécu. Son appartement n'a pas beaucoup changé depuis cette période. J'y ai logé et, le matin, en m'éveillant, j'avais l'impression d'être plongée dans mon scénario... Gawron est plus connu en Pologne qu'ici. Il s'implique beaucoup dans son travail et dans le petit milieu de la BD polonaise. Mais il a un côté très « artiste » dans sa façon d'être et a parfois tendance à se prendre beaucoup la tête...

Ce premier volet s'intitule Avant l'orage, le second nous fera entrer dans le vif des combats...

Oui, et de 63 jours d'agonie. Mais j'avais besoin d'un premier volet pour montrer la ville, faire partager l'esprit des gens au lecteur... Au départ, je ne disposais pas de beaucoup d'informations, mais j'imagine que, Polonaise, j'avais cette histoire en moi. J'ai lu beaucoup, je me suis beaucoup documentée et puis, finalement, j'ai complètement changé de piste pour ce deuxième volet. Je trouvais que la première version de mon scénario était trop « historique », que les personnages s'y perdaient. J'ai retravaillé tout cela et j'en ai achevé l'écriture voici une dizaine de jours, avec une histoire à dimension plus humaine...

En lisant, en vous documentant, avez-vous découvert des aspects de ce sujet que vous ignoriez ?

Beaucoup de choses, oui, et beaucoup d'atrocités, comme dans toute guerre. Et puis, au départ, ce que j'en savais, je l'avais appris à l'école, j'avais 18 ans et une perception des choses différente d'aujourd'hui. Maintenant, on en parle librement, anniversaire aidant. Il y a beaucoup de patriotisme à Varsovie, les gens en discutent dans la rue. Quand vous allez faire votre marché vous vous rendez compte que les gens parlent quasi autant de l'insurrection que du prix du pain ou des légumes...

Le diptyque sera-t-il traduit et diffusé en Pologne ?

Oui, Avant l'orage a été traduit et je pars dans quelques jours le présenter à Lodz, où se déroule le plus grand festival BD de Pologne. Je suis très heureuse d'y participer, d'autant que parmi les invités franco-belges, on retrouve de grands auteurs comme Loisel, Van Hamme et certaines signatures de l'univers de Thorgal.

Vous vivez en France, or tous vos albums évoquent différentes facettes de la Pologne et de son histoire. Faut-il y voir une forme de nostalgie ?

Pas de nostalgie, non. Je crois que mon éloignement m'apporte un autre regard, que j'observe certaines choses de manière différente. C'est intéressant de partager ça avec les lecteurs. Je l'ai mesuré avec Marzi. Je ne pensais pas que ça pourrait toucher autant de gens, et pas uniquement un public BD. Non, je ne pense pas qu'il s'agit de nostalgie. J'ai un autre projet en cours qui n'a aucun rapport avec la Pologne. Je travaille aussi à des traductions de livres pour enfants, avec des thématiques très différentes... À un moment, avec Marzi, j'ai eu certaines remarques, on me disait que j'avais trouvé la bonne place, mon créneau... On vous colle très facilement une étiquette !

Retrouvera-t-on Marzi, celle de papier, prochainement ?

La série continue, au moins jusqu'à mon arrivée en France. Il y a donc de la matière pour quelques albums encore... Le scénario du prochain est écrit depuis longtemps, mais Sylvain (Savoia) croule sous le travail... Mais le prochain Marzi est programmé pour 2015 !

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Pierre Burssens
03/11/2014