| Le
troisième
album des Morin-Lourdel, La Guerre
entre Parenthèses,
sort enfin, après sept ans d’attente…
Je suis resté fort longtemps sans travailler sur
cette série. En fait, je ne m’estimai plus
capable de dessiner un autre album. Je me suis beaucoup
investi dans cette histoire, car elle m’intéressait énormément.
J’appréciais le contexte social de la série
: le clivage entre la famille ouvrière (les Morini)
et l’autre plus bourgeoise (les Lourdel). Le récit
se déroule durant les années 1930, et j’ai
voulu accentuer mes recherches de documentation, afin
que le lecteur perçoive au mieux la technologie,
l’architecture, l’ameublement et le design
qui caractérisaient cette époque…
Cela vous a-t-il amené vers un excès
de documentation ?
Sûrement ! Mais cela m’intéressait,
sans doute plus que l’histoire. J’ai réalisé beaucoup
de recherches et j’ai modifié le récit
selon les éléments découverts.
Par exemple, je suis tombé sur un compte-rendu
d’un meeting aérien de 1934, à Vincennes.
Je l’ai repris pour l’inclure au premier
album, Le Clan Morini, en utilisant tous les détails
mentionnés dans ma source. Cela permettait au
lecteur de mieux s’identifier à l’événement…
Vous retravaillez donc le scénario et le découpage
que fournit Raymond Maric…
Je suis parfois obligé. Mon scénariste
souhaite plutôt se servir de ce type de scène
pour y développer les convictions politiques
des personnages, sans trop se soucier de la réalité historique.
Ainsi, il se pouvait que, pour une scène de
meeting aérien, je ne devais dessiner des avions
que dans une ou deux cases. Vous comprenez que ce n’était
pas possible ! Il me faut en premier lieu retranscrire
une ambiance en montrant des décors, avant de
se soucier des propos des personnages… J’ai également
réalisé des photographies d’une
imprimerie d’époque, qui était
au rez-de-chaussée de l’immeuble d’une
amie. J’ai utilisé ces décors pour
les deux premiers tomes. N’importe quel imprimeur
reconnaîtra les machines.
Pourquoi ce perfectionnisme ?
Pour contrebalancer l’inquiétude que j’ai
vis-à-vis de mon dessin. Je veux le faire vivre
avec d’autres éléments. Le lecteur
peut lire l’histoire au premier degré, être
sensible à l’intrigue, puis après
il peut examiner les dessins, et apprécier les
décors…
Le scénariste ne doit pas forcément
agréer les modifications que vous apportez à son
histoire…
Au départ, nous réalisions ces modifications
d’un commun accord. Il m’avait donné carte
blanche du moment que je respectai le fil rouge de
l’histoire. J’ai élagué ou
modifié certaines séquences, retravaillé certains
dialogues redondants, et surtout rajouté différents éléments
historiques. J’ai changé tellement d’éléments
que cela a entraîné un conflit entre Raymond
Maric et moi-même… Je me suis trop impliqué dans
Les Morin-Lourdel. Si bien que cela m’a conduit à faire
une dépression après le deuxième
tome…
Et vous avez eu le courage de réaliser le troisième
?
Cela a été épuisant au début.
Mais à partir du moment où je me suis
décidé de céder la destinée
des Morin-Lourdel a un autre dessinateur, tout est
devenu beaucoup plus facile. C’était une
libération !
Vous êtes-vous autant impliqué dans La
Guerre entre Parenthèse, le troisième
tome, que dans les précédents ?
J’étais libéré d’une
certaine angoisse dès que j’ai pris cette
décision. J’envisageais ma collaboration
avec Raymond avec plus de recul. J’ai modifié la
séquence où Nicolas Morin subit la guerre.
L’histoire se terminai normalement à la
page 42, mais j’avais envie qu’on aborde
le destin des Cagoulards que l’on voit dans le
deuxième album. C’était important
que le lecteur perçoive les amorces du rôle
de la Cagoule durant la Deuxième Guerre mondiale… Depuis
que j’ai jeté les gants, Raymond Maric
râle parce qu’il se rend compte que j’ai
apporté certaines modifications au scénario…
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Les raisons de ces différences de vue, ne sont-elles
pas en réalité due à un conflit
de génération ? Vous êtes trentenaire,
alors que Maric est né en 1927…
Je ne crois pas qu’il s’agit d’une
question d’âge. Raymond Maric a des idées
très intéressantes, une manière
de raconter qui marche bien. Mais en même temps,
il utilise des systèmes d’écriture
qui sont à l’inverse de ma vision, de
mon travail…
Le nom du nouveau dessinateur des Morin-Lourdel est-il
déjà connu ?
Oui, il s’agit de Lionel Chouin, le dessinateur
des Mémoires mortes. De toute façon,
je n’interviendrai plus dans cette série,
sauf s’il a besoin d’information ou d’aide.
J’espère que Marie Huet, la co-coloriste
de La Guerre entre Parenthèse va réaliser
le nouvel album, afin d’apporter une continuité entre
mon travail et celui du nouveau dessinateur.
Vous travaillez également pour Fluide Glacial.
Etes-vous plus à votre aise dans un style plus
humoristique ?
Je travaille beaucoup plus vite lorsque je dessine
pour ce genre de média. En fait, je ne suis
pas confronté à la lourdeur de travail
qui caractérisait Les Morin-Lourdel. Je pense
qu’un dessinateur possède une certaine
quantité d’énergie pour réaliser
un dessin. Au bout d’un moment, cette énergie
s’épuise si l’auteur n’est
pas arrivé à un résultat satisfaisant.
Lorsque je commence un dessin pour Les Morin-Lourdel,
j’use déjà cette énergie
pour adapter le scénario de Maric… En
fait, dans toutes mes autres collaborations, je n’ai
quasiment jamais apporté de modifications au
scénario. Je suis donc plus concentré sur
le dessin… Mes planches pour Spirou ou Fluide
Glacial sont plus expressives… C’est vers
cela que j’ai envie de me diriger ces prochains
mois.
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Reviendrez-vous vers un dessin réaliste
?
Rien ne dit que je n’y reviendrai pas. J’ai
envie de passer à autre chose pour l’instant.
En fait, Je me suis fourvoyé dans un excès
de réalisme pour Les Morin-Lourdel. Il me faudra
trouver un juste milieu.
Justement, votre style réaliste fait penser à une école
plus ancienne …
On rapproche souvent mon style à Jijé ou
Follet. Mais je me suis aussi imprégné des
illustrateurs plus anciens, tel que Lautrec, Druot
et même Jean-Gabriel Doumet… J’aime également
m’imprégner de croquis de mode des années
1930 ! Ces auteurs saisissaient en trois ou quatre
croquis l’esprit que voulait imprégner
un créateur à sa collection de vêtements.
Je me suis souvent inspiré de ce type de document
pour Les Morin-Lourdel… Dans de vieilles revues
de mode, j’ai trouvé des informations
sur les matériaux employés et les mobiliers
d’un appartement bourgeois. Je m’en suis
servi pour en faire l’appartement de la maîtresse
du patron de presse dans Les Morin-Lourdel.
J’ai
donc dessiné des miroirs gravés, des
fauteuils en peaux de veaux. Des éléments
intranscriptibles en bande dessinée, mais qui
pourtant donne une ambiance au dessin.
Votre côté perfectionniste
revient au galop …
Non. Le hasard a fait que je suis tombé sur
ce genre de document. Je ne les ai pas cherchés
par détermination. Mais en chinant dans les
brocantes, je trouve des caisses entières de
vieux papiers, et j’y découvre de petites
merveilles. Ces éléments donnent une
présence à la série, à l’histoire.
Si vous réalisiez une histoire contemporaine,
auriez-vous les mêmes soucis de la qualité ?
Je serais un peu moins exigeant car les décors
feront partie du quotidien du lecteur… Quoique
! J’ai réalisé des illustrations
sur les grutiers dans Fluide Glacial, j’ai fait
des croquis de grues dans différents chantiers.
Un ami m’a mis en contact avec un grutier. Ce
dernier m’a décrit par téléphone
les instruments utilisés dans la grue. Il m’a
donné un détail important : “Surtout
n’oublie pas les essuie-glaces“ ! Le lecteur
moyen ne ferra pas attention à ce détail
en lisant l’histoire, mais un grutier pensera
que j’ai été là-haut. Ce
soucis du détail ne me quittera donc jamais
(rires).
Propos recueillis
par Brieg F. Haslé et Nicolas
Anspach en janvier 2003
Reproduction interdite sans autorisation préalable
© Auracan 2003
Illustrations extraites de "Les
Morin-Lourdel" © Brumaire,
Maric, Glénat
et de "Combien de Marins ?" (c)
Brumaire, Thiriet, Fluide Glacial
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