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Baron Brumaire

Véritable arlésienne des éditions Glénat, Les Morin-Lourdel a enfin vu son troisième album publié en janvier dernier. Auracan.com a rencontré Baron Brumaire, son jeune et talentueux dessinateur. L’auteur se penche avec franchise sur les qualités de la série, son style graphique à l’ancienne proche de celui de Jijé, mais aussi sur le retard de ce nouvel album. Explications…

Extrait de "Les Morin-Lourdel - T1 " (c) Glénat, Brumaire, Maric

Le troisième album des Morin-Lourdel, La Guerre entre Parenthèses, sort enfin, après sept ans d’attente…
Je suis resté fort longtemps sans travailler sur cette série. En fait, je ne m’estimai plus capable de dessiner un autre album. Je me suis beaucoup investi dans cette histoire, car elle m’intéressait énormément. J’appréciais le contexte social de la série : le clivage entre la famille ouvrière (les Morini) et l’autre plus bourgeoise (les Lourdel). Le récit se déroule durant les années 1930, et j’ai voulu accentuer mes recherches de documentation, afin que le lecteur perçoive au mieux la technologie, l’architecture, l’ameublement et le design qui caractérisaient cette époque…

Cela vous a-t-il amené vers un excès de documentation ?
Sûrement ! Mais cela m’intéressait, sans doute plus que l’histoire. J’ai réalisé beaucoup de recherches et j’ai modifié le récit selon les éléments découverts. Par exemple, je suis tombé sur un compte-rendu d’un meeting aérien de 1934, à Vincennes. Je l’ai repris pour l’inclure au premier album, Le Clan Morini, en utilisant tous les détails mentionnés dans ma source. Cela permettait au lecteur de mieux s’identifier à l’événement…

Vous retravaillez donc le scénario et le découpage que fournit Raymond Maric…
Je suis parfois obligé. Mon scénariste souhaite plutôt se servir de ce type de scène pour y développer les convictions politiques des personnages, sans trop se soucier de la réalité historique. Ainsi, il se pouvait que, pour une scène de meeting aérien, je ne devais dessiner des avions que dans une ou deux cases. Vous comprenez que ce n’était pas possible ! Il me faut en premier lieu retranscrire une ambiance en montrant des décors, avant de se soucier des propos des personnages… J’ai également réalisé des photographies d’une imprimerie d’époque, qui était au rez-de-chaussée de l’immeuble d’une amie. J’ai utilisé ces décors pour les deux premiers tomes. N’importe quel imprimeur reconnaîtra les machines.

Pourquoi ce perfectionnisme ?
Pour contrebalancer l’inquiétude que j’ai vis-à-vis de mon dessin. Je veux le faire vivre avec d’autres éléments. Le lecteur peut lire l’histoire au premier degré, être sensible à l’intrigue, puis après il peut examiner les dessins, et apprécier les décors…

Extrait de "Les Morin-Lourdel - T3 " (c) Glénat, Brumaire, Maric

Le scénariste ne doit pas forcément agréer les modifications que vous apportez à son histoire…
Au départ, nous réalisions ces modifications d’un commun accord. Il m’avait donné carte blanche du moment que je respectai le fil rouge de l’histoire. J’ai élagué ou modifié certaines séquences, retravaillé certains dialogues redondants, et surtout rajouté différents éléments historiques. J’ai changé tellement d’éléments que cela a entraîné un conflit entre Raymond Maric et moi-même… Je me suis trop impliqué dans Les Morin-Lourdel. Si bien que cela m’a conduit à faire une dépression après le deuxième tome…

Et vous avez eu le courage de réaliser le troisième ?
Cela a été épuisant au début. Mais à partir du moment où je me suis décidé de céder la destinée des Morin-Lourdel a un autre dessinateur, tout est devenu beaucoup plus facile. C’était une libération !

Vous êtes-vous autant impliqué dans La Guerre entre Parenthèse, le troisième tome, que dans les précédents ?
J’étais libéré d’une certaine angoisse dès que j’ai pris cette décision. J’envisageais ma collaboration avec Raymond avec plus de recul. J’ai modifié la séquence où Nicolas Morin subit la guerre. L’histoire se terminai normalement à la page 42, mais j’avais envie qu’on aborde le destin des Cagoulards que l’on voit dans le deuxième album. C’était important que le lecteur perçoive les amorces du rôle de la Cagoule durant la Deuxième Guerre mondiale… Depuis que j’ai jeté les gants, Raymond Maric râle parce qu’il se rend compte que j’ai apporté certaines modifications au scénario…

Extrait de "Les Morin-Lourdel - T3" (c) Glénat, Brumaire, Maric

Les raisons de ces différences de vue, ne sont-elles pas en réalité due à un conflit de génération ? Vous êtes trentenaire, alors que Maric est né en 1927…
Je ne crois pas qu’il s’agit d’une question d’âge. Raymond Maric a des idées très intéressantes, une manière de raconter qui marche bien. Mais en même temps, il utilise des systèmes d’écriture qui sont à l’inverse de ma vision, de mon travail…

Le nom du nouveau dessinateur des Morin-Lourdel est-il déjà connu ?
Oui, il s’agit de Lionel Chouin, le dessinateur des Mémoires mortes. De toute façon, je n’interviendrai plus dans cette série, sauf s’il a besoin d’information ou d’aide. J’espère que Marie Huet, la co-coloriste de La Guerre entre Parenthèse va réaliser le nouvel album, afin d’apporter une continuité entre mon travail et celui du nouveau dessinateur.

Vous travaillez également pour Fluide Glacial. Etes-vous plus à votre aise dans un style plus humoristique ?
Je travaille beaucoup plus vite lorsque je dessine pour ce genre de média. En fait, je ne suis pas confronté à la lourdeur de travail qui caractérisait Les Morin-Lourdel. Je pense qu’un dessinateur possède une certaine quantité d’énergie pour réaliser un dessin. Au bout d’un moment, cette énergie s’épuise si l’auteur n’est pas arrivé à un résultat satisfaisant. Lorsque je commence un dessin pour Les Morin-Lourdel, j’use déjà cette énergie pour adapter le scénario de Maric… En fait, dans toutes mes autres collaborations, je n’ai quasiment jamais apporté de modifications au scénario. Je suis donc plus concentré sur le dessin… Mes planches pour Spirou ou Fluide Glacial sont plus expressives… C’est vers cela que j’ai envie de me diriger ces prochains mois.

Combien de Marins ? (c) Fluide Glacial

Reviendrez-vous vers un dessin réaliste ?
Rien ne dit que je n’y reviendrai pas. J’ai envie de passer à autre chose pour l’instant. En fait, Je me suis fourvoyé dans un excès de réalisme pour Les Morin-Lourdel. Il me faudra trouver un juste milieu.

Justement, votre style réaliste fait penser à une école plus ancienne …
On rapproche souvent mon style à Jijé ou Follet. Mais je me suis aussi imprégné des illustrateurs plus anciens, tel que Lautrec, Druot et même Jean-Gabriel Doumet… J’aime également m’imprégner de croquis de mode des années 1930 ! Ces auteurs saisissaient en trois ou quatre croquis l’esprit que voulait imprégner un créateur à sa collection de vêtements. Je me suis souvent inspiré de ce type de document pour Les Morin-Lourdel… Dans de vieilles revues de mode, j’ai trouvé des informations sur les matériaux employés et les mobiliers d’un appartement bourgeois. Je m’en suis servi pour en faire l’appartement de la maîtresse du patron de presse dans Les Morin-Lourdel. J’ai donc dessiné des miroirs gravés, des fauteuils en peaux de veaux. Des éléments intranscriptibles en bande dessinée, mais qui pourtant donne une ambiance au dessin.

Votre côté perfectionniste revient au galop …
Non. Le hasard a fait que je suis tombé sur ce genre de document. Je ne les ai pas cherchés par détermination. Mais en chinant dans les brocantes, je trouve des caisses entières de vieux papiers, et j’y découvre de petites merveilles. Ces éléments donnent une présence à la série, à l’histoire.

Si vous réalisiez une histoire contemporaine, auriez-vous les mêmes soucis de la qualité ?
Je serais un peu moins exigeant car les décors feront partie du quotidien du lecteur… Quoique ! J’ai réalisé des illustrations sur les grutiers dans Fluide Glacial, j’ai fait des croquis de grues dans différents chantiers. Un ami m’a mis en contact avec un grutier. Ce dernier m’a décrit par téléphone les instruments utilisés dans la grue. Il m’a donné un détail important : “Surtout n’oublie pas les essuie-glaces“ ! Le lecteur moyen ne ferra pas attention à ce détail en lisant l’histoire, mais un grutier pensera que j’ai été là-haut. Ce soucis du détail ne me quittera donc jamais (rires).

Combien de Marins ? (c) Fluide Glacial
Propos recueillis par Brieg F. Haslé et Nicolas Anspach en janvier 2003
Reproduction interdite sans autorisation préalable
© Auracan 2003

Illustrations extraites de "Les Morin-Lourdel" © Brumaire, Maric, Glénat
et de "Combien de Marins ?" (c) Brumaire, Thiriet, Fluide Glacial

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Les Morin-Lourdel - T3

 

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