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Nous connaissions la polyvalence de Jean-Charles
Kraehn. Ayant débuté par une saga
médiévale (les Aigles décapitées),
le dessinateur breton s’inventa scénariste
pour créer des polars : maritime pour Patrick
Jusseaume (Tramp), contemporain pour Sylvain Vallée (Gil
St André). Tout en poursuivant son
activité d’auteur complet (Bout
d’homme,
le Ruistre), voici qu’il lance avec Miguel,
un jeune dessinateur originaire du Brésil,
une nouvelle série se déroulant dans
un monde imaginaire : Myrkos.
Tour de la question en quelques chapitres illustrés,
en exclusivité, de vignettes extraites du
prochain tome de Tramp, un album mis en couleurs
directes par Patrick Jusseaume et qui paraîtra
en 2005. |
Myrkos
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Jean-Charles Kraehn, avant d’évoquer
les nouveaux tomes des séries que tu animes,
parlons de la nouvelle saga, Myrkos,
que tu inaugures avec Miguel. Deviendrais-tu un scénariste prolifique
?
Multiple, mais pas prolifique ! Chez Dargaud, Philippe
Ostermann et François Le Bescond voulaient m'associer à Michel
Rouge qui, après avoir arrêté Comanche,
finissait un Marshall Blueberry. Ayant déjà beaucoup
de travail, je ne cherchais pas à multiplier
les collaborations, mais j’avais une idée
de scénario qui traînait depuis quelques
temps dans un coin de ma tête. J'ai alors rédigé un
synopsis très sommaire de deux pages qui a plu à l’éditeur...
mais pas à Michel. Pour des raisons personnelles,
il ne s’y retrouvait pas. Ne courant pas après
une nouvelle collaboration, j’ai laissé tomber.
Entre temps, j’avais vu par hasard des planches
d'un certain Miguel (sur un scénario de C...)
que j'avais trouvé intéressantes. Un
dessin très élégant, proche de
celui de Giardino. Un mois plus tard, l’éditeur
m’annonce qu’il a présenté mon
synopsis à ce Miguel... qui est alors en panne
de scénario et qui est complètement emballé par
mon projet. Un peu contraint et dubitatif, je lui ai
quand même écrit neuf pages pour qu'il
puisse faire un essai. Il m'a fait quatre pages magnifiques.
C'était parti ! Au début, il devait dessiner
mon histoire en alternance avec celle de C..., ça
m'arrangeait, mais la fin du scénario n'arrivant
pas, Dargaud y a définitivement renoncé.
On m'a alors demandé d'alimenter régulièrement
Miguel en texte. Ce qui m'arrangeait moins, rapport à mon
planning, mais au vu du résultat, je ne le ne
le regrette plus maintenant. En plus d'être un
bon dessinateur, Miguel est quelqu'un de vraiment bien.
Un "être humain" comme disent les Indiens.
(1)
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Quid de ce nouvel univers ?
Nous sommes dans un monde imaginaire, une sorte d’Antiquité réinventée.
Cette série s’appelle Myrkos, du nom du
héros. Dans le premier tome, nous le découvrons élève à la “Scola
Impériale des Arts“, l’école
officielle d’art, où il apprend le métier
d’ornemaniste, celui qui dessine des ornements.
Le mot est volontairement galvaudé car dans
le langage contemporain un ornemaniste n'est pas un
peintre. Petit à petit, Il va inventer une nouvelle
façon de dessiner et de représenter les
gens et les choses dans une société où l’art
est codifié, sacré, un peu comme l’était
l’art égyptien. En faisant du dessin profane,
dans un univers qui est régi par les prêtres,
il deviendra un rebelle. Parallèlement, aux
confins du royaume, un personnage qui n’est pas
sans rappeler le Christ est en train de prêcher
qu’il n’y a qu’un seul dieu, alors
que nous sommes dans un contexte polythéiste.
J’ai imaginé un monde où un jeune
peintre va bouleverser la société dans
laquelle il vit parce qu'il décide de représenter
ce qu’il voit : gens, paysages, décors… c'est-à-dire
le profane et non plus le sacré. C’est
une réflexion sur l’évolution de
l’art, qui m'a été inspirée
par le bouleversement qu'a apporté l'invention
de la perspective à la Renaissance, même
si, dans la réalité, les choses ne se
sont pas passées aussi brutalement. Mais nous
restons dans l'aventure. Myrkos est un personnage insoumis
dont nous allons suivre le parcours. Il deviendra sans
doute un chef de guerre… C'est du péplum
! (1)
Comment caractériserais-tu ton
personnage ?
Comme je le disais, Myrkos est apprenti artiste dans
un monde où son art, l'art pictural, est codifié et
principalement religieux. C'est un art ancestral,
rigide, figé. Myrkos, qui est débordant
d'imagination et rebelle à toute forme de
contraintes, s'en accommode mal. Ça lui vaut
d'ailleurs l'inimité d'un de ses maîtres.
(2)
Pourquoi créer une nouvelle série dans
un style que tu n'as jamais encore abordé, un
monde imaginaire, une sorte d’Antiquité réinventée
?
Parce que ça me permet de faire juxtaposer des évènements
qui dans l'histoire se sont déroulés à des
siècles de distance. De plus, comme je traite
de l'évolution de l'art, je prends des raccourcis
et des libertés qui me seraient interdits si
je traitais ce sujet avec une rigueur historique souvent
contraignante. Comme cela reste, malgré les
apparences, une série d'aventure, une sorte
de péplum, c'est plus pratique pour moi ! (2)
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Quels sont les thèmes ou les réflexions
que tu comptes aborder dans cette série ?
Comment l'évolution (ou même la révolution)
d'un art majeur et prépondérant dans
une société, conjuguée à d'autres évènements,
peut bouleverser cette même société.
Ce sera la toile de fond de l'aventure qui donnera
les obstacles et les motivations aux personnages, car,
au final, ce sont eux que je raconte avec leurs passions,
leurs aspirations, leurs faiblesses : "la comédie
humaine" comme l'a si bien dit Balzac ! (2)
As-tu prévu un nombre défini
d'albums pour Myrkos ?
Non. Je pars à l'aventure... tout comme Myrkos.
Comment cela se passe ta collaboration
avec Miguel ? Est-ce différent de tes autres
collaborations ?
Pas vraiment ! J'ai présenté l'idée à Dargaud
et à Miguel. Elle leur a plu et, dans un premier
temps, je l'ai développée seul. Par la
suite, connaissant mieux Miguel, j'ai essayé de
tenir compte de ses aspirations et de ses envies de
dessin. Mais comme pour mes autres scénarios,
même ceux que je m'écris, je donne la
priorité à l'histoire.
> Lire l’interview
de Miguel, le dessinateur
de Myrkos
Le Ruistre
Buste du Ruistre réalisé par la fille
aînée de Jean-Charles Kraehn |
Pourquoi avoir créé le Ruistre alors
que tu scénarisais les
Aigles décapitées ?
J’avais une véritable envie de redessiner
une histoire qui se passe au Moyen-Âge. C'est
une époque que j'ai appris à connaître
et à aimer. Le Moyen-Âge est déjà un
univers en lui-même. Après, il n'y a plus
qu'à l'interpréter pour y apporter sa
touche personnelle et, par là même, une
forme d’originalité.
Peux-tu présenter le
Ruistre pour ceux qui
n’auraient pas lu le premier tome…
Le Ruistre est un chevalier un peu fruste et très
cuistre (d'où le titre), qui ne sait ni lire
ni écrire, et pour lequel le monde se partage
en deux. Ceux qui sont du bon côté de
l'épée et les autres. Il n'a qu'une idée
en tête, conquérir un fief. Contrairement à l'image
d'Épinal que certains se font de la chevalerie
au Moyen-Âge, mon Ruistre n'a pas beaucoup de
moralité et est prêt à tout pour
arriver à ses fins. En fait, la rencontre avec
d'autres personnages plus sensibles et plus cultivés
lui ouvrira les yeux. Il évoluera. Pour moi
il est le symbole d'un Moyen-Âge très
féodal, où la force est loi, qui ira
doucement vers la renaissance grâce à l'émergence
des villes. Ceci sous l'impulsion des marchands qui
donneront naissance à une nouvelle classe sociale,
la bourgeoisie. Evidemment, ceci est encore un raccourci
simplificateur, mais je fais de la BD d'aventure, pas
une thèse historique ! (2)
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Que nous promets-tu avec ce second tome
?
Beaucoup d'actions. Celle-ci tourne principalement
autour de Dame Aurimonde dont le château est
assiégé par un voisin belliqueux. Le
Ruistre, lui, est convalescent. Dans le tome précédent,
il avait été atteint par un carreau
d'arbalète à l'épaule, chose
dont on se remettait difficilement à une époque
où les soins étaient rudimentaires.
Je te rassure, il ne va pas rester au lit pendant
trois albums comme le Blueberry de Giraud !
Alors que tes autres créations ont quasi toujours été des
succès, comment as-tu pris l'accueil mi-figue,
mi-raisin du premier tome ?
Déçu, dans un premier temps. Mais à la
réflexion, l'accueil ne fut pas plus mauvais
que pour le tome 1 de Gil St André dont le titre était
alors l'Homme qui aimait les poupées. Évidemment,
en ce moment, la mode n'est plus aux séries
historiques. Il faut reconnaître qu'elles ont été galvaudées
par une trop grande production dans le genre et, surtout,
pas toujours de qualité. Mais bon ! Je ne fais
pas une série historique. Je fais une série
d'aventures dont le cadre est le Moyen-Âge. Nuance
!…
Gil St André
Voici déjà le septième tome de
Gil St André…
C'est le deuxième album du second cycle qui
en comportera trois. L'action se passe principalement
en Algérie où Gil doit aider Djida à rapatrier
en France sa jeune soeur que son père veut marier
là-bas contre son gré. Je n'en dirai
pas plus. Il faut savoir ménager ses effets,
quôôa ! (2)
Te tenait-il à coeur d'aborder le problème
des Français d'origine maghrébine ou était-ce
juste un ressort d'écriture puisque l'un de
tes personnages est issu de l'immigration ?
En fait je voulais que, dans le second cycle, Djida
soit au coeur de l'intrigue. J'aurai pu partir de sa
situation de flic, et lui faire vivre une aventure
policière dans le vrai sens du terme, mais Gil
ne l'étant pas, il se serait retrouvé hors
du coup. Il fallait donc une aventure plus qu'un polar.
L'histoire se passe à l'étranger (parfait)
et l'idée du mariage forcé m'est venu
presque naturellement, sans doute inspiré par
l'actualité. (2)
Reverrons-nous Gil
St André dans un troisième
cycle ?
Sans doute ! Quand Sylvain aura réalisé ses
envies personnelles...
Comment vois-tu l'évolution du dessin de Sylvain
Vallée ?
D'un bon oeil, évidemment ! Il progresse d'album
en album. C'est un réel plaisir de bosser avec
lui. On est sur la même longueur d'onde.
> Lire l’interview
de Sylvain Vallée,
le dessinateur de Gil St André.
Tramp
Quand découvrirons-nous le troisième
cycle de Tramp ?
Dans le courant de l'année 2005, je suppose...
Du moins je l'espère. Cela dépend de
Patrick Jusseaume, le dessinateur.
Quels seront les enjeux de cette histoire ?
Ce cycle se passera en Indochine, où les Français
s'étaient laissés entraîner dans
une "sale guerre". Difficile de raconter
les enjeux en quelques mots. Calec y cherche un soldat
et sa piste le ramènera sans cesse sur celle
de son père, décédé dans
ce pays, avec qui il était fâché,
et dont il découvrira le passé trouble… Honnêtement,
je ne sais pas combien il y aura d'albums.
Pour ne pas conclure…
A l'origine dessinateur, comment expliques-tu
le fait que tu sois principalement scénariste
aujourd'hui ?
En nombre de séries, j'en réalise plus
comme scénariste que comme dessinateur, mais
en temps de travail, c'est équivalent. Le dessin
du Ruistre est long... trop long. C'est aussi parce
que je ne suis pas un dessinateur très rapide
que j'écris pour d'autres des histoires dont
je sais que je n'aurai pas le temps de les dessiner.
Comment arrives-tu à alterner des univers très
différents les uns avec les autres : polar maritime,
univers médiéval, polar contemporain,
monde imaginaire… ?
C'est justement le fait de "naviguer" dans
des univers très différents qui me permet
de me renouveler et de ne pas raconter toujours la
même chose. Ça me permet aussi de ne pas
m'ennuyer. C'est le plus important pour moi... et pour
le lecteur. As-tu prévu de créer d'autres séries
? A moins que Bout d'homme ne
nous revienne...
Il se pourrait que nous revoyons Bout d'homme, un jour...
J'ai une idée qui me paraît intéressante,
mais il faut que je la développe un peu pour
voir si elle me permettrait de continuer cette histoire
sur quelques albums (2 ou 3 maximum) sans dénaturer
la série et ce personnage qui m'est particulièrement
cher. Pour le reste, ce ne sont pas les idées
qui me manquent pour des séries ou des "one-two
shot", mais ça... c'est une autre histoire
!
… dont nous reparlerons. Jean-Charles, à bientôt
!
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