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Le Galli et Michalak
Michaël Le Galli et Emmanuel Michalak

Emmanuel Michalak et Michaël Le Galli signent avec Les Cercles d’Akamoth leur première série de bande dessinée. Pour un essai, c’est une vraie réussite : ce premier opus, qui inaugure une série en cinq tomes, s’inscrit parfaitement dans la ligne éditoriale de la collection « Insomnie » des éditions Delcourt : susciter, chez le lecteur, une angoisse latente à la lecture de ce polar pas comme les autres. Rencontre…

Emmanuel Michalak, peux-tu nous parler de ton parcours ?
Emmanuel Michalak : J’ai commencé par les Beaux Arts de Reims, de 1988 à 1991, où j’ai appris le dessin, la sculpture… en regardant de près le travail de Daumier par exemple. En 1994, j’ai commencé sérieusement à m’intéresser à la bande dessinée en testant différentes techniques sur l’encrage. J’ai créé une histoire, mais j’ai des erreurs au niveau du démarchage auprès des éditeurs.

Les Cercles d'Akamoth - T1: extrait de la planche 2

Il s’agissait alors de projets en solo…
EM : Oui, et j’en ai eu très vite assez de travailler seul. J’ai alors fait appel à Laurent Cagniat qui m’a présenté Luc Brunschwig qui n’avait pas trop le temps. Il m’a alors mis en relation avec Anne Ploy. On a monté ensemble deux projets qui sont restés sans suite. Puis Anne Ploy m’a permis de faire la connaissance de Michaël et nous avons préparé un premier projet qui s’intitulait « Au nom du père », un polar psychologique que nous avons présenté aux éditions Delcourt. Ce projet intéressait Delcourt, mais il ne rentrait pas dans leurs collections. Ils nous ont alors proposés de bosser pour la collection « Machination ». L’idée de la collection « Insomnie » n’était pas encore née. Nous avons alors planché sur ce polar fantastique…

Et toi Michaël, comment es-tu arrivé à la bande dessinée ?
Michaël Le Galli : Pour ma part, je faisais des études sur la bande dessinée. Je préparais une thèse d’ethnologie sur les auteurs de BD. Je me suis positionné en tant que scénariste pour faire, ce qu’on appelle en ethnologie, de l’observation participante. Je voulais me mettre dans la peau d’un scénariste qui prépare un projet, de son élaboration jusqu’à la parution de l’album. Dans ce cadre-là, j’ai rencontré Dieter qui m’a proposé d’aller bosser chez lui. Dieter m’a ainsi mis le pied à l’étrier. Je suis allé régulièrement chez lui pendant un an et demi.

Comment s’est déroulé cet écolage ? Il t’a fait faire des exercices…
MLG : Non, heureusement pas (rires), je ne l’aurais pas supporté ! A l’époque, je donnais déjà des cours à la Fac, je n’avais aucune envie de me retrouver dans la peau d’un élève. J’arrivais avec mes travaux, ce scénario qui faisait partie de mon projet de thèse. Il me faisait remarquer les défauts de mon récit, dans sa construction, son découpage… Je revenais le voir après avoir tenté de régler les problèmes qu’il avait relevés. Par ce système, j’ai beaucoup appris sur la construction d’un scénario. Il m’a conseillé quelques ouvrages essentiels. Nous avons surtout beaucoup discuté et échangé. J’ai aussi étudié ses découpages, ses synopsis… Ainsi, j’ai peu à peu mieux appréhendé la spécificité d’un scénario de bande dessinée. Par la suite, je me suis installé dans la même ville que celle où habite David Chauvel. Nous sommes devenus très amis, et j’ai progressé dans ma technique narrative grâce à lui. J’ai eu la chance d’avoir Dieter et David Chauvel comme parrains. Et j’ai rencontré Emmanuel grâce à Anne Ploy, une scénariste que je connaissais également. C’est elle qui m’a dit que mon projet de polar psychologique pouvait l’intéresser. C’était en 1999…

Les Cercles d'Akamoth - T1: extrait de la planche 15

Dès votre rencontre, vous avez préparé votre premier projet, celui qui a été refusé…
MLG : Voilà. Cette histoire se déroulait au Québec et racontait la cavale d’un truand qui s’échappait de prison et qui rencontrait un enfant arriéré… Ce récit était une sorte d’hommage à Jules et Jim de Truffaut. Il y avait aussi d’évidentes références à L’enfant sauvage, un autre film de ce réalisateur.
EM : Il s’agissait de la rencontre de deux marginaux. Ils reconstituaient ensemble une sorte de relation père-fils.
MLG : Cette relation prenait son sens dans celle de l’évadé. Par divers flash-back, on comprenait comment il était arrivé en prison, comment il allait rechercher quelque chose qu’il avait perdu. Peu à peu, sa relation avec l’enfant prenait de l’ampleur, trouvait son sens… Le tout s’inscrivait dans une grande tension, puisqu’il était recherché par la police. Ce projet, à l’origine, avait d’abord intéressé Laurent Galmot des éditions Vents d’ouest pour la collection « Intégra ». Il aurait adopté la forme d’un one-shot, en noir et blanc. Une fois Laurent Galmot parti de chez Vents d’ouest, ce sont les éditions Delcourt qui s'y sont intéressées. Pas par cette histoire, mais par notre travail. Ils nous alors demandé de préparer une série pour « Machination ». Quelques mois plus tard, nous avons présenté ce qui allait devenir « Les Cercles d’Akamoth »…

Toujours en ce qui concerne « Au nom du père », combien de pages ont été réalisées ?
EM : Une quinzaine. J’ai beaucoup appris en y travaillant, surtout au niveau du découpage. Je m’y suis vraiment entraîné avec Michaël. Grâce à ce projet, nous avons appris à nous connaître, à travailler ensemble. Pendant six mois, je n’ai que ça : m’entraîner au découpage graphique.

Hormis le fait de créer une série pour la collection « Machination », que vous ont demandé les éditions Delcourt ? Y avait-il un cahier des charges à respecter ?
EM : Oh, c’était très simple. On nous a demandé de réaliser un polar se déroulant en Amérique, où apparaissaient quelques éléments fantastiques…
MLG : Il fallait qu’il y ait cette touche fantastique pour donner le ton. A nous, après, de nous débrouiller !
EM : Le choix de l’Amérique s’explique facilement. Les Etats-Unis sont un cadre où tout est possible.

Vous n’avez pas été gênés de créer encore une série se passant aux Etats-Unis ? Il y en a déjà énormément…
EM : David Chauvel a créé une histoire qui se passe en France, Nuit noire, et c’est un petit chef d’œuvre. Et bien, elle n’a pas marché. Probablement car le cadre, une banlieue en France, était trop proche des lecteurs. Ça ne les a pas fait rêver…
MLG : Le lecteur ne veut pas qu’on lui parle de ses propres problèmes. Les gens semblent encore être demandeurs d’histoires se déroulant aux USA.

Extrait de la planche 6 du tome 2 des Cercles d’Akamoth
Les Cercles d’Akamoth - T2, extrait de la planche 6
Ex-libris pour Folle Image
Ex-libris pour la librairie Folle Image

La preuve, Les Cercles d’Akamoth
MLG : En effet. Je me suis nourri de mes lectures d’Ellroy, de l’œuvre de Connelly qui apportent une documentation extraordinaire. J’avais l’envie de raconter l’histoire d’un flic noir, à Los Angeles, et de montrer comment un personnage qui apparaît, dans un premier temps, monolithique, très sûr de lui, va se révéler plus fissuré, plus fragile qu’il n’y paraît. Peu à peu, alors qu’il est confronté à une enquête très particulière, il va apparaître plus humain.
EM : L’histoire s’ouvre sur un meurtre inexplicable, au sommet d’un building, où tout est fermé. On ne sait comment est morte la victime, tuée par les balles de son propre pistolet. Parallèlement, Edgar, notre policier enquête sur une étrange affaire : on ne cesse de retrouver, dans la rue, des gens inertes, des zombies. L’enquêteur est toujours en retard, il se fait tout le temps doubler par d’autres. Mais à la fin, le lecteur comprend pourquoi…
MLG : Dans ce premier tome, on pose un certain nombre de rails, on campe notre personnage principal. De plus en plus, nous allons aller vers le psychologique. On va le suivre de l’intérieur, le voir souffrir. On va suivre son parcours initiatique. Ça va être un enfer pour lui ! J’ai posé d’autres rails, des femmes notamment. Elles vont graviter autour d’Edgar. Petit à petit, les différents rails du récit vont se croiser et se rejoindre.
EM : Ce premier album contient trois histoires : l’enquête, la vie privée du policier et une créature mystérieuse. A la fin du second tome, un quatrième point va apparaître… Ces quatre histoires parallèles, comme l’a dit Michaël, vont se rejoindre.

Comment avez-vous évité l’écueil de ne pas faire de ce premier tome un simple album d’introduction ?
MLG : C’était un challenge ! Je trouvais cela essentiel.
EM : Michaël a tout compilé dans les premières pages. Ça a été assez difficile pour le découpage ! Le début du premier tome est très riche.
MLG : Je voulais une construction qui soit claire, très élaborée. Par exemple, la première scène ne prend son sens qu’à la dernière. La première partie narre l’enquête de ce policier à Los Angeles avec des éléments classiques : la descente des flics, l’interrogatoire, la conférence de presse… le schéma classique du polar américain. A partir du moment où le héros rentre chez lui, tout bascule. Il entre dans une autre dimension. Et nous rentrons avec lui dans le vif du sujet. Pour que le lecteur accepte ce qui va se passer ensuite, pour qu’il adhère à notre histoire, il fallait que nous montrions que notre personnage avait une vie avant de connaître ces évènements. L’erreur aurait été de ne présenter que cela dans le premier tome. Le tout était de montrer cet aspect quotidien, routinier, ses relations avec ses collègues de travail, sa famille, sa femme… puis de basculer dans tout autre chose. Nous voulions, effectivement, un récit très dense. C’est aussi pour ça que les planches sont chargées : nous devons arriver à une moyenne de neuf ou dix cases par planches.

Les Cercles d'Akamoth - T1: extrait de la planche 1

Par rapport à la construction narrative, j’ai l’impression que tu as un stock de modèles narratifs existants, et que tu en joues…
MLG : Il est certain que j’ai des influences. On peut bien sûr citer le travail de David Chauvel, mais aussi celui d’Andréas avec qui j’ai eu de longues conversations à propos de ses techniques narratives. Effectivement, j’aime construire un récit, le rendre structuré, créer des éléments qui ne prendront leurs sens que plus tard.
EM : Au niveau des planches, j’ai opté pour un découpage très restrictif. Dans une pièce, j’utilise trois caméras au maximum. Je fais beaucoup de travellings avant et arrière, de champs et de contrechamps. Je m’impose des règles pour pouvoir les transgresser quand on arrive aux moments clés de l’album.
MLG : Dès qu’Emmanuel veut faire passer une émotion au lecteur, il transgresse la construction qu’il s’est imposée.

Emmanuel, quels choix graphiques as-tu fait pour mettre en scène cet album ?
EM : Le précédent projet était réalisé au crayon, dans un style très libre, très jeté. Pour Les Cercles d’Akamoth, puisque c’est un polar, j’ai d’abord opté pour un dessin très réaliste, mais ça n’a pas convenu. Les personnages étaient sans expression. J’ai donc décidé de passer à ce que j’appellerai du semi réalisme. Michaël n’était pas très chaud au départ…
MLG : J’avais peur que son semi réalisme soit trop « semi » justement.
EM : Disons que je fais du semi réalisme réaliste (rires). Le dessin, à la différence de la photographie, permet d’exprimer des choses en détournant la réalité. Je peux ainsi faire des yeux de chats à un personnage, procéder à quelques déformations physiques.

Combien de tomes sont prévus ?
MLG : Cinq tomes et non pas six comme annoncé dans « Pavillon rouge ».

Et que sont ces cercles ?
MLG : Difficile d’en parler sans dévoiler la suite ! Le titre commence à prendre son sens au second tome, et surtout au troisième. Disons que pour le moment, le titre reste mystérieux. Mais c’est voulu, c’est réfléchi… Sachez juste que ces cercles correspondent à quelque chose de concret et d’abstrait à la fois ! Dans le premier tome, il y a beaucoup de micro-scènes, de personnages entre aperçus… Cela s’expliquera par la suite…

Pour conclure, parlons de la collection « Insomnie » où est publiée votre série…
EM : C’est une chance d’être dans cette nouvelle collection. Delcourt est un éditeur qui est réputé pour ses collections. J’ai de très bons retours auprès des lecteurs, je crois qu’ils ont tout de suite accroché à « Insomnie ». Pour l’anecdote, après avoir été prévue pour la collection « Machination », la série aurait dû intégrer « Sang Froid ».
MLG : Il ne fallait pas s’arrêter à la phrase « Vous n’en dormirez plus la nuit » qui accompagnait la promotion. Pour nous, le maître mot, c’est l’angoisse. Pas une angoisse démonstrative, mais une angoisse psychologique. Le principe pourrait être : « attention, ça peut vous arriver ».
EM : Faire peur en bande dessinée n’est pas évident. En revanche, on peut réaliser des albums glauques, angoissants.


Projet de couverture pour la collection Sang-Froid

Couverture définitive pour la collection Insomnie

Le mot de la fin ?
MLG : Je sais où je vais mener notre personnage. On va apprendre beaucoup de choses sur lui. Mais je me suis aussi laissé une certaine marge, car il est possible que de nouveaux éléments apparaissent au cours de l’écriture des prochains tomes. J’ai posé des rails, je sais à quelle gare ils mènent, mais je ne connais pas encore exactement leurs parcours.
EM : Je suis impatient de dessiner les prochains albums, tant l’histoire de Michaël est prenante… Nous sommes hyper motivés ! Le second tome, intitulé La nouvelle alliance, devrait paraître en août 2004.

AVANT-PREMIÈRE : découvrez sur AURACAN.COM les trois premières planches du second tome ! Cadeaux supplémentaires : chacune de ces planches est accompagnée de son découpage !
En bonus : la planche 6 avec un extrait du scénario de Le Galli (planche 6 du tome 2) et les annotations graphiques de Michalak!
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Photos des auteurs © Brieg F. Haslé
Illustrations © Le Galli, Michalak, Delcourt 2003

Remerciements à Maud Beaumont des éditions Delcourt.

Propos recueillis par Brieg F. Haslé en juin et novembre 2003
Reproduction, même partielle, interdite sans autorisation préalable
© Auracan 2003

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Les Cercles d'Akamoth - T1

Le site officiel de la série : www.akamoth.com

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