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François Maingoval

Créateur avec Vincent Dutreuil de la série Ada Enigma, François Maingoval multiplie les collaborations. Il se lance notamment dans le registre du polar avec Bruno Marivain pour la collection Bulle Noire. A l'occasion de la sortie du premier tome de ce thriller haletant, nous avons rencontré ce jeune scénariste prometteur.

Il nous parle de Barbara Wolf, bien sûr, mais aussi de ses autres projets à venir...

Ada Enigma
Ada Enigma

Après trois histoires fantastiques mettant en scène la charmante Ada Enigma au début du XXe siècle, vous nous proposez Barbara Wolf, un thriller contemporain. C'est assez radical comme changement...
En effet, mais c'est cela qui me plaît. Je n'allais pas faire du "sous Ada Enigma" pour lancer une nouvelle série. Je sais qu'on est très vite catalogué dans ce métier, comme dans d'autres, mais je ne veux pas tomber dans ce piège. J'ai d'ailleurs d'autres projets qui n'ont rien à voir avec l'univers d'Ada Enigma ou de Barbara Wolf, une histoire qu'on pourrait étiqueter comme de la science fiction, une série pour enfant, une série d'aventures romantiques ... C'est assez agréable de changer de sujet. J'aime beaucoup un scénariste comme Denis Lapière, qui écrit aussi bien des scénarios pour les enfants, des séries tout public, et des one-shots dans Aire Libre. J'aimerais bien avoir une palette d'univers aussi large que la sienne ...

Comment choisissez-vous les sujets de vos scénarios ?
C'est difficile à dire. Je ne sais pas très bien moi-même. Ca vient tout d'un coup, en regardant la télévision, en jouant au tennis, en conduisant la voiture... Je dois avoir un cerveau qui fonctionne en permanence sur un mode "recherche d'idées". Souvent, je laisse tomber ces idées, car elle ne vont pas très loin. Ou parce que d'autres que moi les ont déjà exploitées. Mais, il y en a qui, après une période de décantation qui peut atteindre plusieurs semaines, voire plusieurs mois, sortent du lot. Ce ne sont parfois que des vagues ambiances, des lieux, des époques... Ou alors, des machinations diaboliques... Les idées en nourrissent d'autres. Et finalement, on arrive à une trame, un sujet, un résumé... Reste alors à trouver le dessinateur adéquat, et l'éditeur qui l'accepte.

Extrait de Barbara Wolf T1: Meutre sans mobile

Le choix du dessinateur influence-t-il le thème ou la manière dont vous traitez une histoire ?
Oui, tout à fait. Tout d'abord, je ne conçois ce métier que comme une œuvre de collaboration entre scénariste et dessinateur. Mais bien évidemment, il n'y a pas de règles : selon les personnalités de chacun de "mes" dessinateurs, la collaboration se fait de manière différente. Donc, le thème, forcément, dépend du dessinateur, de son style, de ses envies aussi. Je ne pense pas, par exemple, que Bruno Marivain aimerait dessiner une histoire de science-fiction, et, à mon avis, son style actuel ne conviendrait pas. Par contre, il est excellent dans du polar classique, et serait sans doute aussi bon dans de l'historique.

Comment est né Barbara Wolf ?
C’est le hasard qui m’a fait rencontré Bruno Marivain au festival de Morlanwelz en Belgique. J’y étais pour participer à un colloque, qui a failli ne pas avoir lieu. Au cours du déjeuner, par voisins interposés, nous nous sommes rendus compte que l’un cherchait un scénariste et l’autre cherchait des dessinateurs. Nous étions faits pour nous entendre. J’ai découvert le dessin de Bruno sur place en achetant les quatre albums de La Mémoire des Ogres. Au vu de son travail, j’ai tout de suite pensé que son style conviendrait parfaitement à Crystal Cathedal, un polar accepté par mon directeur éditorial, mais dont le dessinateur initial avait préféré travailler avec quelqu’un d’autre, plus connu que moi. Rapidement, je lui propose le synopsis. Il se dit intéressé. Il dessine une planche d’essai. Et nous allons proposer ce projet à Paris à son directeur éditorial. Alors que mon projet était accepté par Glénat Bénélux, le directeur de Bruno trouve que cela ne convient pas à la collection Bulle Noire, collection où il veut le publier. Je dois donc lui soumette un autre scénario, plus polar. Je quitte les bureaux de Glénat un peu désappointé. C’est dans le train du retour vers Bruxelles, que je tombe sur cette idée de meurtre sans mobile (apparent). Mais écrire un polar demande une rigueur assez stricte, que je n'avais pas avec Ada Enigma. Heureusement, je suis en pleine veine d'inspiration, si j'ose dire. En rentrant chez moi, j'ai déjà la trame générale de cinq albums. J'ai passé deux jours et deux nuits à fignoler l'histoire, à trouver les séquences principales, les tenants et aboutissants, les fausses pistes, les indices... Je passe d'ailleurs à trois albums, en enlevant toutes les idées que je considère comme des temps morts. Après cela, je suis épuisé mais heureux. Je mets sur papier mes idées, je les propose à Bruno, ainsi qu'aux directeurs éditoriaux de Glénat (le mien et celui de Bruno). Et cette fois, le récit est accepté par tous. Ce qui est amusant, c'est que c'est finalement mon directeur éditorial qui prendra en charge la série, mais je ne regrette rien. L'autre histoire resservira bien un jour, car j'y tiens aussi, mais j'aime beaucoup Barbara Wolf, car je me suis vraiment beaucoup amusé à tisser cette intrigue. Et je m'amuse toujours autant.

Extrait de Barbara Wolf T1: Meutre sans mobile

Le graphisme classique de Bruno Marivain sert parfaitement le récit. Avez-vous discuté de la mise en images ? ou laissez-vous une liberté totale au dessinateur ?
Je trouve aussi que le dessin de Bruno colle parfaitement à cette histoire. Comme je l'ai déjà dit, le scénario a été construit de manière très stricte, très rigoureuse, mais en même temps j'essaie qu'il soit très compréhensible. Il fallait un dessinateur qui ait cette même rigueur, et en même temps une lisibilité parfaite. Bruno est un très grand professionnel. Il dessine vraiment pour que le lecteur comprenne du premier regard ce que nous voulons dire. Tout en ayant un dessin certes très classique, mais parfaitement efficace, je pense qu'il a sa propre personnalité qui s'affine d'ailleurs constamment. Pour revenir à ce que vous appelez la mise en image, je donne au dessinateur un découpage case par case. Mais il est totalement libre de fusionner deux de mes cases en une, ou inversement, de découper une de mes cases en deux. Je n'indique aussi que très rarement les plans des dessins, je laisse cela au dessinateur. La seule chose que je demande et que la plupart des dessinateurs avec qui je travaille acceptent et comprennent volontiers, c'est qu'on ne reporte pas une case d'une page sur une autre, ou qu'on modifie mes dialogues sans m'en parler avant. Je suis bien sûr ouvert à toute discussion, mais je n'aime pas, évidemment, qu'on change dans mon dos.

Vous arrive-t-il d'avoir des déceptions lorsque vous voyez le résultat final ? Je pense notamment à une autre série sortie durant l'été...
Hum ... Vous abordez là un sujet délicat. Disons que je n'ai jamais été déçu avec Bruno Marivain, mais au contraire, ravi par ce qu'il me proposait. Parfois, je suis surpris par ce que je vois dessiné, car je n'avais pas la même image en tête, mais cela ne nuit jamais au récit, que du contraire. J'avais le même sentiment avec Vincent Dutreuil, peut-être même en plus prononcé, car son dessin, moins classique, est moins prévisible que celui de Bruno. Mais en général, je suis épaté. J'aime ces dessinateurs qui prennent votre scénario, se l'accaparent sans le trahir et le transcendent ...

Extrait de Barbara Wolf T1: Meutre sans mobile

Etes-vous de ces scénaristes qui, comme Jean Van Hamme, livrent un produit fini d'un bloc au dessinateur ?
Au début, c'est ce que je faisais. Je n'en ai plus la possibilité pour l'instant, car je suis énormément occupé. Actuellement, je fournis mes scénarios au fur et à mesure. Je voudrais revenir à ma méthode de travail initiale.
Il y a évidemment des avantages et des inconvénients aux deux méthodes, mais pour un polar, c'est un must. J'ai toujours peur avec Barbara Wolf d'oublier un détail dans une scène, détail indispensable pour la suite du récit. Une fois que c'est dessiné, c'est délicat d’apporter des modifications. Je vais en tout cas essayer de revenir à une méthode où je fournis à mes dessinateurs le scénario par blocs : par exemple par dix planches. Pour l'instant, je travaille par séquence. Mais avec le tome 2 de Barbara Wolf, je suis un peu sur la corde raide... Je n'ai pas encore bloqué Bruno parce qu'il n'avait plus de scénario, mais c'est limite.

L'intrigue de "Meurtre sans mobile" est pleine de rebondissements. Il se passe beaucoup de choses assez inattendues. Mais il y aussi beaucoup de questions auxquelles vous devrez répondre par la suite. Vous avez déjà toutes les réponses ?
Oui, évidemment. On ne peut pas se lancer dans un polar sans savoir ce qui va se passer. Je connais exactement la fin, et toutes les grandes séquences qui vont y mener. Bien sûr, je ne connais pas les détails, mais les grandes lignes oui.

Extrait de Barbara Wolf T1: Meutre sans mobile

Ada Enigma est une série qui, au sein de la prestigieuse collection Carrément BD, a recueilli les faveurs des critiques et du public. Pourquoi ne pas avoir produit un nouvel épisode avec Vincent Dutreuil ? Est-ce déjà la fin pour cette belle héroïne ?
Non, pas du tout, du moins je l'espère. Il se fait que Vincent avait fort envie de travailler sur un projet en solo, envie que je comprends aisément. Il m'a donc demandé si je voyais un inconvénient à ce qu'on interrompe un moment notre collaboration. Ce qui d'ailleurs est très courtois, car évidemment il pouvait se passer de mon autorisation, si je peux dire. Bien entendu, c'est une petite déception, dans le sens que perdre, même momentanément, un dessinateur avec qui je m'entends si bien tant au point de vue professionnel qu'amical est toujours dommage, mais en même temps, c'est une démarche tout à fait normale dans le chef de quelqu'un qui a des talents indéniables de dessinateur ET de scénariste. Il me fait d'ailleurs le plaisir de me montrer les planches de son prochain album "Racines" au fur et à mesure de leur réalisation. Je peux vous dire que cela sera très différent d'Ada Enigma, mais c'est superbe.
J'espère que d'ici quelques mois, on se remettra à travailler ensemble. C'est une très forte envie, qui, je l'espère, est partagée.

En tant qu'auteur, quel est votre rêve, votre objectif au niveau professionnel ? Travailler avec X, être édité par Z, être acclamé partout ?
Ah, je veux bien être acclamé de partout, que les filles se jettent sur moi, et être couvert d'argent ... comme dans la chanson de Daniel Balavoine, oui ! Je n'ai aucun complexe vis-à-vis de cela, mais je pense que je devrais probablement faire autre chose que de la BD... Sinon, je suis très content d'être édité chez Glénat, et les relations que j'ai avec Dupuis sont excellentes aussi. Mais je n'ai aucune exclusive. Si on me propose de travailler chez d'autres éditeurs, pourquoi pas ? Tout est question d'opportunité (je n'ai pas dit d'opportunisme), parfois certains projets sont plus facilement défendu chez tel éditeur que chez tel autre. J'attache aussi beaucoup d'importance aux contacts humains. Au niveau des gens avec qui je voudrais travailler, il y en a beaucoup, mais comme eux-mêmes ne le savent pas toujours, je ne vais rien dire ici. Maintenant que j'ai deux ou trois séries et que je suis un peu plus connu dans le milieu, je vais peut-être commencer à oser contacter certains dessinateurs avec qui j'aimerais vraiment bien travailler. Wait and see ...

François Maingoval en repérage en Floride
François Maingoval en repérage en Floride, sous l'objectif de notre envoyé spécial

Quand on lit les quelques scénarios que vous avez produit pour l'instant, on a l'impression que vous aimez voyager et qu'à travers vos histoires, vous nous emmenez à la découverte du monde.
Votre impression est correcte : j'adore voyager. Ada Enigma est allée en Egypte, en Indonésie, et aux Etats-Unis. Je suis allé un mois en Egypte, deux mois en Indonésie, et une quinzaine de fois aux Etats-Unis. Une des dernières fois, j'ai parcouru l'Ouest américain en prenant des photos par centaines, que j'ai transmises à Vincent Dutreuil pour le tome 3 d'Ada. Je suis même retourné une seconde fois, en Californie, à San Diego, où je suis tombé sur un vieux cimetière de cow-boys qui m'a servi de référence pour ce même album. Pour Barbara Wolf, c'est un peu différent, elle voyage moins, en tout cas pour l'instant. Quand je voyage, j'essaie si possible de sortir hors des sentiers battus. Je réserve mes billets d'avions aller/retour, et c'est tout, je pars un peu à l'aventure. En Indonésie par exemple, où je suis allé avec ma femme, nous avons vu des choses que peu de gens voient. Un indigène nous a ainsi emmenés voir les varans de Komodo, en liberté sur leur île. Nous avons pénétré dans le cratère d'un volcan, le Papandayan, que vous ne trouverez sur aucun circuit touristique. J'en frémis d'ailleurs encore : c'est un volcan d'où sortent de gaz inodores, incolores et insipides ... mais qui vous tuent en quelques secondes. Nous y sommes allés avec un guide qui connaissait soi-disant parfaitement les lieux, mais qui nous a avoué au retour que c'était la première fois qu'il s'y rendait !!! J'ai des photos de ma femme et moi, dans le cratère même, au milieu des fumerolles... De l'inconscience pure, nous ont dit par après des volcanologues. Il y a quelques mois, j'ai appris que le volcan était entré à nouveau en éruption ... Mais enfin, je ne regrette rien, cela laisse de bons souvenirs. Un de mes prochains récits devrait se passer dans ce qui est aujourd'hui la Jordanie, pays que j'ai aussi visité, et où j'ai trouvé les gens tout à fait charmants. Un autre au Maroc ... En principe, l'an prochain je me rends au Japon. Cela fait des années que je veux visiter ce pays, cette fois-ci une amie y allant pour trois ans m'a invité à la rejoindre. Il y a encore la Chine qui me fascine. Enfin, tant d'autres pays. Cette passion des voyages, ou plutôt devrais-je dire, de la découverte d'autres cultures, d'autres modes de pensée, d'autre systèmes de relations sociales, j'essaie en effet, sans que cela soit mon but principal, de la faire passer dans mes récits. Rien ne me rend plus heureux lorsque quelqu'un me dit qu'il a visité le vieux Caire, et qu'il a trouvé dans "Les Spectres du Caire" l'ambiance qu'il a ressentie. Ou à l'inverse, quand quelqu'un qui a lu "La double vie d'Ada Enigma" me dit que cela lui donne envie de se rendre en Indonésie. Peut-être que la lecture de Barbara Wolf donnera l'envie aux lecteurs d'aller visiter Saint-Malo, où se passe une partie de l'action...

Vous parliez de Denis Lapière précédemment. Il y a justement une rumeur qui semble vouloir dire que vous aller travailler avec lui. Qu'en est-il ?
C'est exact. Nous travaillons ensemble sur le scénario du tome 5 de la Clé du Mystère, série qui paraît chez Dupuis, et qui est dessinée par Alain Sikorski. L'album est prévu pour 2004. C'est Denis qui m'a demandé si j'étais intéressé à travailler avec lui sur cette série. Nous avons commencé par un récit de huit pages qui va paraître dans le journal de Spirou, et à présent nous travaillons sur l'album. Je dois dire que c'est assez formidable de travailler ainsi avec lui : il a tellement de métier, il m'apprend beaucoup de choses. En plus, je réalise aussi un de mes rêves ; être publié dans le journal Spirou. Je ne peux vous en dire plus sur le récit sur lequel nous travaillons, mais je peux vous promettre beaucoup de surprises ! Vous verrez, vous serez étonné, et je pense qu'on en parlera de cet album !

Extrait de Barbara Wolf T1: Meutre sans mobile

Avez-vous d'autres projets en cours de réalisation ?
Oui, évidemment. J'ai un projet assez bien avancé, un one-shot de 120 pages, réalisé avec un jeune dessinateur, Franckie Alarcon. J'espère le réaliser chez Glénat, dans la collection Carrément 20/20, mais rien n'est encore signé à l'heure actuelle. Je croise les doigts. J'ai aussi un projet de nouvelle série, "Mensonge d'une nuit d'été", avec Jean-François Solmon, qui travaille pour des éditeurs comme Bayard, etc. Plus des courts récits en cours de réalisation. Tout cela prend du temps, cela n'avance jamais aussi vite qu'on ne le voudrait. J'espère pouvoir vous en dire plus prochainement.

Propos recueillis par Marc Carlot, en septembre 2003
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Illustrations : Ada Enigma © Dutreuil, Maingoval, Glénat - Barbara Wolf © Marivain, Maingoval, Glénat

Pour en savoir plus:

Les Spectres du Caire La double vie d'Ada Enigma Une histoire infernale Barbara Wolf - T1: Meurtre sans mobile
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