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Olivier Neuray

Après s'être consacré à une série historique, ayant pour cadre la révolution russe, Olivier Neuray revient à la bande dessinée en illustrant un genre où l'on ne l'attendait pas : le thriller.

Makabi
n'est pas une série comme les autres : les caractéristiques de Lloyd Singer, le personnage principal, sont le contraire de celles de la plupart des héros classiques. Auracan.com a rencontré Olivier Neuray & Luc Brunschwig afin d'en savoir un peu plus…

Détail de la couverture du T1 de Nuit Blanche

Vous avez illustré, sous un scénario de Yann, une fresque historique, Nuit Blanche. Pourquoi avez-vous souhaité mettre un terme à cette série ?
J'ai toujours apprécié retranscrire la Russie du début de siècle. Le récit se déroulait durant la révolution Russe de 1918. Mais au fil des ans, je ne me sentais plus en symbiose avec cet univers. En fait, j'ai également souffert d'un manque de succès. De moins en moins de lecteurs et de journalistes s'attachaient à l'univers que nous racontions. J'ai donc souhaité passer à autre chose, malgré l'envie du scénariste et de l'éditeur de continuer

La construction du premier album est semblable à un one-shot. Sacha, un Russe Blanc exilé à Paris en 1937 rencontre en quelque sorte son passé. Le lecteur n'a-t-il pas été déboussolé de passer de cette ambiance, à celle de la révolution Russe ?
C'était une erreur, j'en conviens ! Le premier album devait être édité dans la collection Atomium des éditions Magic Strip (dirigée par les frères Pasamonik). Ils ont malheureusement fait faillite quelques temps avant la sortie de l'album. Yann et moi-même avons donc présenté l'histoire aux éditions Glénat, qui l'ont rapidement acceptée …
Lors de la réalisation du premier album, je m'étais très attaché au personnage principal, Sacha Kalitzine. J'avais du mal à l'abandonner. Au lieu de continuer la série en suivant la chronologie de la vie du personnage, Yann m'a proposé de réaliser une fresque historique sur la révolution Russe. Cette idée m'enthousiasmait, à l'époque. Aujourd'hui, je le regrette l'expérience.

Pourquoi ?
Le premier album est orienté sur la relation entre deux personnages. Le lecteur se sent proche du destin personnel du héros et de sa vie sentimentale. Nous avions beaucoup travaillé la psychologie des personnages. Cela donnait beaucoup de force à l'histoire, puisqu'il s'agissait en quelque sorte d'un huis clos : nous suivions les pérégrinations d'un homme et d'une femme dans un taxi, durant l'entièreté de l'album.
Les tomes suivants contiennent plus des personnages, et nous nous sommes logiquement éloignés du destin de Sacha. Le récit a perdu de sa force, et je me suis progressivement senti mal aise par rapport à l'histoire. Au fil des albums, mon graphisme est devenu de plus en plus raide…

Ex Libris : Nuit Blanche T5

Vous auriez pu opter pour une suite chronologique, c'est-à-dire continuer à exploiter le destin du héros dans les années '30…
J'étais partagé ! Sacha était un héros vieillissant. C'est délicat d'avoir un homme entre deux âges, comme personnage principal. Ce thème convient parfaitement au one-shot, mais pas à une série. Yann désirait parler de la Révolution Russe. A l'époque, cette idée me tentait et nous avons donc logiquement écarté l'autre option.

Shangaï, le cinquième album de Nuit Blanche est paru en 1997. Qu'avez-vous fait après la fin de la série ?
Ecrire mon propre scénario ! Mais j'ai rapidement abandonné cette idée, car je n'étais pas assez sûr de mon travail. J'ai monté un projet avec Alain Streng qui avait scénarisé un des albums préférés, St Germain des Morts (chez Bédéscope, avec Bodart). Hélas, les éditeurs n'ont pas accroché...
Ensuite, un ami devenu éditeur par la suite, Frédéric Niffle, m'a conseillé d'adapter un roman de Jean Van Hamme, Le Téléscope. Ce livre m'a séduit. J'ai aimé l'idée principale : quatre vieux qui tombent amoureux d'une call girl de luxe et tentent un coup pour subvenir à ses besoins. Le roman était étonnant et intéressant !
J'ai réalisé plusieurs études de personnages que nous avons présenté au scénariste de Largo Winch, mais celui-ci n'était malheureusement pas intéressé.

Extrait de la planche 6 de Makabi

Vous avez ensuite décidé de collaborer avec Luc Brunschwig ?
Exactement ! J'avais apprécié deux de ses séries, à savoir L'Esprit de Warren et Le Pouvoir des Innocents. Ne le connaissant pas, je lui ai envoyé mes albums avec un mot rempli de louanges. Il m'a confié par après que cette lettre lui avait rendu un immense service : il habitait Dijon à cette époque, et je n'avais l'adresse que de ses parents à Strasbourg. Sa mère, étonnée de recevoir un colis de Belgique pour son fils, lui téléphone. Luc, interloqué, lui a demandé de lire la lettre. Sa mère fut bouleversé par mes propos et a pris conscience du talent de son fils (Rires) ! J'ai eu la même chose avec ma mère, le jour où Jacques Glénat lui a dit que j'étais un grand dessinateur (Rires).

Vous avez donc rencontré Luc Brunschwig et le mariage fut en quelque sorte consommé ?
Nous nous sommes revus à Bruxelles. L'entente a été parfaite, mais Luc n'avait pas beaucoup de temps à consacrer à de nouvelles séries. Il m'a cependant rappelé quelques mois plus tard pour me proposer un vieux projet. Cette histoire m'a tout de suite emballé.

A l'époque, Luc Brunschwig était un scénariste peu connu. Quels étaient les éléments dans sa manière de travailler qui vous attiraient ?
J'ai été tenu en haleine tout le long de ma lecture du Pouvoir des Innocents et l'Esprit de Warren ! J'ai souvent eu cette impression en lisant des romans ou au cinéma, mais très rarement en bande dessinée. Il a également un sens de la narration étonnant et n'hésite pas à inclure à ses histoires des techniques plus délicates tels que les flash-back, les séquences alternées, les textes off, etc. Il le fait avec beaucoup de naturel…

Yann est plus proche de l'école de Marcinelle, dans le sens où sa narration est justement plus classique…
Oui. Toutefois Yann innovait à sa façon. On retrouve, par exemple, quelques séquences alternées dans Nuit Blanche. Il a une narration propre à la bande dessinée, tandis que Luc a une vision que l'on pourrait rapprocher du cinéma…

Quelle est la trame de Makabi ?
Lloyd Singler est comptable au FBI. Il a instauré avec les femmes un rapport basé sur la confiance et l'amitié, excluant tout rapport machiste ou de séduction. Les instances du FBI décide de lui confier une mission, et devient ainsi agent du FBI.
Lloyd Singler doit défendre une jeune russe. Celle-ci a rencontré et épousé un américain via les forums de rencontre sur Internet. Mais elle sera bien vite embarquée dans un réseau de prostitution, tout comme un bon nombre de ses compatriotes. Le FBI a réussi à la sortir du réseau, par hasard, et lui demande de témoigner. Mais cette dernière, par crainte, veut s'enfuir. Lloyd Singler est dépêché pour la mettre en confiance…

Extrait de la planche 6 de Makabi

Le personnage principal n'a t'il pas le profil du anti-héros ?
Tout à fait ! Luc souhaitait que notre personnage soit en quelque sorte le contre-pied de la plupart des héros classique. Lloyd Singler est n'est pas un play-boy, n'est pas très riche et est comptable. Les caractéristiques intrinsèques du personnage lui donne une dimension psychologique plus importante. C'est assez intéressant de confronter ce type de personnage à un polar !

La rumeur dit que vous vous êtes rendu chez tous les affichistes de Bruxelles pour y trouver des affiches de cinéma représentant Woody Allen ? Lloyd Singler lui ressemble t'il ?
Luc Brunschwig s'est inspiré d'un de ses amis, ressemblant à cet acteur. Je me suis documenté pour mieux comprendre sa gestuelle, sa manière de bouger. Finalement, les photographies et les films que j'ai visionnés ne m'ont pas tellement servi pour Makabi

Extrait de la planche 32 de Makabi

N'est-ce pas trop difficile de représenter la gestuelle d'un homme réel, à travers une succession de dessin ?
La gestuelle de Woody Allen est axée sur ses lunettes. Il les prend sans cesse et les fait passer de main en main. Elles accompagnent souvent le mouvement de ses bras. Notre personnage n'a pas le temps de faire cela dans Makabi, car le livre contient beaucoup de scène d'action…
J'imagine que le deuxième album contiendra plus de scènes de dialogues. Je pourrais donc employer cette gestuelle à meilleur escient.

La série était prévue aux Humanoïdes Associés et vous avez comme beaucoup d'autres (Taduc, Le Tendre, Dupuy et Berbérian, notamment) suivit Sébastien Gnaedig, votre directeur de collection aux éditions Dupuis… Pourquoi ?
Je n'ai jamais rencontré de directeur de collection comme lui ! Il a un sens aigu de la narration et aussi de nos capacités personnelles. Sébastien est lui-même auteur (Mes Voisins sont Formidables, avec Thirault). Il sait donc de quoi il parle lorsqu'il nous suggère de modifier ou d'accentuer certains éléments du dessin ou du scénario.
Et puis, j'ai connu une période de doute au milieu de la réalisation de Makabi. Sébastien m'a toujours soutenu en me disant : " Votre histoire est particulière et a beaucoup de force ". Il croit aux albums qu'il dirige autant que leurs propres auteurs.
Maintenant que le premier album est terminé, j'ai pris conscience qu'il avait raison et je le remercie d'y avoir cru, parfois plus que moi !

Luc Brunschwig aime dire que votre graphisme contient plus de réalisme, plus d'émotion par rapport à Nuit Blanche…
Je ne sais pas. Il est certain que son scénario contient plus d'émotion, alors cela peut rejaillir dans mon dessin. Nous travaillons beaucoup sur des petites choses très pointues, telles que les expressions des personnages ou leurs attitudes…
Luc est un scénariste très exigeant et n'hésite pas à décrire très précisément ce type de caractéristique.
Ma vie personnelle a également apporté un petit plus à l'histoire. Une petite fille a un rôle important dans Makabi. On ne peut dessiner des attitudes d'enfants sans en avoir soi-même. Ils ont une manière de bouger, totalement différente des adultes. Luc s'en est lui aussi inspiré pour certaines scènes de dialogue. Cela rajoute une dose d'émotion.

La série se nomme Makabi. Pourquoi ?
Mystère, si je déflore cet élément, cela gâchera tout votre plaisir de lire le deuxième album…

Vous travaillez en atelier ?
Oui, mais seul ! J'ai fait partie durant les années quatre-vingt du célèbre Gang Mazda. J'ai pris la place de Michetz, lorsque celui-ci est parti. J'ai donc travaillé un an avec Christian Darrasse et Bernard Yslaire. C'était une époque follement passionnante et totalement improductive ! J'ai tendance à remettre fréquemment mon travail en question. Yslaire est également très torturé lorsqu'il crée. Les angoisses de Bernard rejaillissaient sur mon propre travail, et je n'arrivais plus à dessiner…
Aujourd'hui, je ne montre mon travail qu'à quatre personnes : Luc Brunschwig, Sébastien Gnaedig, mon épouse (qui est artiste peintre) et Alec Séverin.

Ce dernier est un dessinateur admiré par l'ensemble de la profession, mais qui n'a malheureusement toujours eu que des succès d'estime…
Alec est un homme excessivement gentil, honnête, respecté et admiré par un bon nombre de dessinateur. Il bénéficie d'une certaine aura de la part des professionnels qui se rendent chez lui pour bénéficier de ses conseils. Il porte un regard assez intéressant sur mon travail. C'est un très grand dessinateur, malheureusement injustement oublié par les éditeurs et par le public.

Lire l'interview de Luc Brunschwig


Extrait de la planche 32 de Makabi

 

Propos recueillis par Nicolas Anspach en mai 2002
© Auracan 2002

Tous nos remerciements à Caroline et Olivier Neuray

© Neuray, Yann & Glénat pour les images de Nuit Blanche
© Neuray, Brunschwig et Dupuis pour les images de Makabi

En mai dernier, Auracan.com vous présentait déjà cette étonnante série : Neuray et Brunschwig, un duo détonnant !

Makabi - T1
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