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Vous avez illustré, sous un scénario
de Yann, une fresque historique, Nuit Blanche.
Pourquoi avez-vous souhaité mettre un terme à
cette série ?
J'ai toujours apprécié retranscrire la
Russie du début de siècle. Le récit
se déroulait durant la révolution Russe
de 1918. Mais au fil des ans, je ne me sentais plus
en symbiose avec cet univers. En fait, j'ai également
souffert d'un manque de succès. De moins en moins
de lecteurs et de journalistes s'attachaient à
l'univers que nous racontions. J'ai donc souhaité
passer à autre chose, malgré l'envie du
scénariste et de l'éditeur de continuer
La construction du premier album est semblable
à un one-shot. Sacha, un Russe Blanc exilé
à Paris en 1937 rencontre en quelque sorte son
passé. Le lecteur n'a-t-il pas été
déboussolé de passer de cette ambiance,
à celle de la révolution Russe ?
C'était une erreur, j'en conviens ! Le premier
album devait être édité dans la
collection Atomium des éditions Magic Strip (dirigée
par les frères Pasamonik). Ils ont malheureusement
fait faillite quelques temps avant la sortie de l'album.
Yann et moi-même avons donc présenté
l'histoire aux éditions Glénat, qui l'ont
rapidement acceptée
Lors de la réalisation du premier album, je m'étais
très attaché au personnage principal,
Sacha Kalitzine. J'avais du mal à l'abandonner.
Au lieu de continuer la série en suivant la chronologie
de la vie du personnage, Yann m'a proposé de
réaliser une fresque historique sur la révolution
Russe. Cette idée m'enthousiasmait, à
l'époque. Aujourd'hui, je le regrette l'expérience.
Pourquoi ?
Le premier album est orienté sur la relation
entre deux personnages. Le lecteur se sent proche du
destin personnel du héros et de sa vie sentimentale.
Nous avions beaucoup travaillé la psychologie
des personnages. Cela donnait beaucoup de force à
l'histoire, puisqu'il s'agissait en quelque sorte d'un
huis clos : nous suivions les pérégrinations
d'un homme et d'une femme dans un taxi, durant l'entièreté
de l'album.
Les tomes suivants contiennent plus des personnages,
et nous nous sommes logiquement éloignés
du destin de Sacha. Le récit a perdu de sa force,
et je me suis progressivement senti mal aise par rapport
à l'histoire. Au fil des albums, mon graphisme
est devenu de plus en plus raide
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Vous auriez pu opter pour une suite chronologique,
c'est-à-dire continuer à exploiter le
destin du héros dans les années '30
J'étais partagé ! Sacha était un
héros vieillissant. C'est délicat d'avoir
un homme entre deux âges, comme personnage principal.
Ce thème convient parfaitement au one-shot, mais
pas à une série. Yann désirait
parler de la Révolution Russe. A l'époque,
cette idée me tentait et nous avons donc logiquement
écarté l'autre option.
Shangaï, le cinquième album de Nuit
Blanche est paru en 1997. Qu'avez-vous fait après
la fin de la série ?
Ecrire mon propre scénario ! Mais j'ai rapidement
abandonné cette idée, car je n'étais
pas assez sûr de mon travail. J'ai monté
un projet avec Alain Streng qui avait scénarisé
un des albums préférés, St Germain
des Morts (chez Bédéscope, avec Bodart).
Hélas, les éditeurs n'ont pas accroché...
Ensuite, un ami devenu éditeur par la suite,
Frédéric Niffle, m'a conseillé
d'adapter un roman de Jean Van Hamme, Le Téléscope.
Ce livre m'a séduit. J'ai aimé l'idée
principale : quatre vieux qui tombent amoureux d'une
call girl de luxe et tentent un coup pour subvenir à
ses besoins. Le roman était étonnant et
intéressant !
J'ai réalisé plusieurs études de
personnages que nous avons présenté au
scénariste de Largo Winch, mais celui-ci
n'était malheureusement pas intéressé.
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Vous avez ensuite décidé de collaborer
avec Luc Brunschwig ?
Exactement ! J'avais apprécié deux de
ses séries, à savoir L'Esprit de Warren
et Le Pouvoir des Innocents. Ne le connaissant
pas, je lui ai envoyé mes albums avec un mot
rempli de louanges. Il m'a confié par après
que cette lettre lui avait rendu un immense service
: il habitait Dijon à cette époque, et
je n'avais l'adresse que de ses parents à Strasbourg.
Sa mère, étonnée de recevoir un
colis de Belgique pour son fils, lui téléphone.
Luc, interloqué, lui a demandé de lire
la lettre. Sa mère fut bouleversé par
mes propos et a pris conscience du talent de son fils
(Rires) ! J'ai eu la même chose avec ma mère,
le jour où Jacques Glénat lui a
dit que j'étais un grand dessinateur (Rires).
Vous avez donc rencontré Luc Brunschwig
et le mariage fut en quelque sorte consommé ?
Nous nous sommes revus à Bruxelles. L'entente
a été parfaite, mais Luc n'avait pas beaucoup
de temps à consacrer à de nouvelles séries.
Il m'a cependant rappelé quelques mois plus tard
pour me proposer un vieux projet. Cette histoire m'a
tout de suite emballé.
A l'époque, Luc Brunschwig était
un scénariste peu connu. Quels étaient
les éléments dans sa manière de
travailler qui vous attiraient ?
J'ai été tenu en haleine tout
le long de ma lecture du Pouvoir des Innocents
et l'Esprit de Warren ! J'ai souvent eu cette
impression en lisant des romans ou au cinéma,
mais très rarement en bande dessinée.
Il a également un sens de la narration étonnant
et n'hésite pas à inclure à ses
histoires des techniques plus délicates tels
que les flash-back, les séquences alternées,
les textes off, etc. Il le fait avec beaucoup de naturel
Yann est plus proche de l'école de Marcinelle,
dans le sens où sa narration est justement plus
classique
Oui. Toutefois Yann innovait à sa façon.
On retrouve, par exemple, quelques séquences
alternées dans Nuit Blanche. Il a une
narration propre à la bande dessinée,
tandis que Luc a une vision que l'on pourrait rapprocher
du cinéma
Quelle est la trame de Makabi ?
Lloyd Singler est comptable au FBI. Il a instauré
avec les femmes un rapport basé sur la confiance
et l'amitié, excluant tout rapport machiste ou
de séduction. Les instances du FBI décide
de lui confier une mission, et devient ainsi agent du
FBI.
Lloyd Singler doit défendre une jeune russe.
Celle-ci a rencontré et épousé
un américain via les forums de rencontre sur
Internet. Mais elle sera bien vite embarquée
dans un réseau de prostitution, tout comme un
bon nombre de ses compatriotes. Le FBI a réussi
à la sortir du réseau, par hasard, et
lui demande de témoigner. Mais cette dernière,
par crainte, veut s'enfuir. Lloyd Singler est dépêché
pour la mettre en confiance
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Le personnage principal n'a t'il pas le profil
du anti-héros ?
Tout à fait ! Luc souhaitait que notre personnage
soit en quelque sorte le contre-pied de la plupart des
héros classique. Lloyd Singler est n'est pas
un play-boy, n'est pas très riche et est comptable.
Les caractéristiques intrinsèques du personnage
lui donne une dimension psychologique plus importante.
C'est assez intéressant de confronter ce type
de personnage à un polar !
La rumeur dit que vous vous êtes rendu chez
tous les affichistes de Bruxelles pour y trouver des
affiches de cinéma représentant Woody
Allen ? Lloyd Singler lui ressemble t'il ?
Luc Brunschwig s'est inspiré d'un de ses amis,
ressemblant à cet acteur. Je me suis documenté
pour mieux comprendre sa gestuelle, sa manière
de bouger. Finalement, les photographies et les films
que j'ai visionnés ne m'ont pas tellement servi
pour Makabi
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N'est-ce pas trop difficile de représenter
la gestuelle d'un homme réel, à travers
une succession de dessin ?
La gestuelle de Woody Allen est axée sur
ses lunettes. Il les prend sans cesse et les fait passer
de main en main. Elles accompagnent souvent le mouvement
de ses bras. Notre personnage n'a pas le temps de faire
cela dans Makabi, car le livre contient beaucoup
de scène d'action
J'imagine que le deuxième album contiendra plus
de scènes de dialogues. Je pourrais donc employer
cette gestuelle à meilleur escient.
La série était prévue aux
Humanoïdes Associés et vous avez comme beaucoup
d'autres (Taduc, Le Tendre, Dupuy et Berbérian,
notamment) suivit Sébastien Gnaedig, votre directeur
de collection aux éditions Dupuis
Pourquoi
?
Je n'ai jamais rencontré de directeur de collection
comme lui ! Il a un sens aigu de la narration et aussi
de nos capacités personnelles. Sébastien
est lui-même auteur (Mes Voisins sont Formidables,
avec Thirault). Il sait donc de quoi il parle
lorsqu'il nous suggère de modifier ou d'accentuer
certains éléments du dessin ou du scénario.
Et puis, j'ai connu une période de doute au milieu
de la réalisation de Makabi. Sébastien
m'a toujours soutenu en me disant : " Votre histoire
est particulière et a beaucoup de force ".
Il croit aux albums qu'il dirige autant que leurs propres
auteurs.
Maintenant que le premier album est terminé,
j'ai pris conscience qu'il avait raison et je le remercie
d'y avoir cru, parfois plus que moi !
Luc Brunschwig aime dire que votre graphisme contient
plus de réalisme, plus d'émotion par rapport
à Nuit Blanche
Je ne sais pas. Il est certain que son scénario
contient plus d'émotion, alors cela peut rejaillir
dans mon dessin. Nous travaillons beaucoup sur des petites
choses très pointues, telles que les expressions
des personnages ou leurs attitudes
Luc est un scénariste très exigeant et
n'hésite pas à décrire très
précisément ce type de caractéristique.
Ma vie personnelle a également apporté
un petit plus à l'histoire. Une petite fille
a un rôle important dans Makabi. On ne
peut dessiner des attitudes d'enfants sans en avoir
soi-même. Ils ont une manière de bouger,
totalement différente des adultes. Luc s'en est
lui aussi inspiré pour certaines scènes
de dialogue. Cela rajoute une dose d'émotion.
La série se nomme Makabi.
Pourquoi ?
Mystère, si je déflore cet élément,
cela gâchera tout votre plaisir de lire le deuxième
album
Vous travaillez en atelier ?
Oui, mais seul ! J'ai fait partie durant les années
quatre-vingt du célèbre Gang Mazda. J'ai
pris la place de Michetz, lorsque celui-ci est
parti. J'ai donc travaillé un an avec Christian
Darrasse et Bernard Yslaire. C'était
une époque follement passionnante et totalement
improductive ! J'ai tendance à remettre fréquemment
mon travail en question. Yslaire est également
très torturé lorsqu'il crée. Les
angoisses de Bernard rejaillissaient sur mon propre
travail, et je n'arrivais plus à dessiner
Aujourd'hui, je ne montre mon travail qu'à quatre
personnes : Luc Brunschwig, Sébastien Gnaedig,
mon épouse (qui est artiste peintre) et Alec
Séverin.
Ce dernier est un dessinateur admiré par
l'ensemble de la profession, mais qui n'a malheureusement
toujours eu que des succès d'estime
Alec est un homme excessivement gentil, honnête,
respecté et admiré par un bon nombre de
dessinateur. Il bénéficie d'une certaine
aura de la part des professionnels qui se rendent chez
lui pour bénéficier de ses conseils. Il
porte un regard assez intéressant sur mon travail.
C'est un très grand dessinateur, malheureusement
injustement oublié par les éditeurs et
par le public.
Lire l'interview
de Luc Brunschwig
Propos recueillis par Nicolas
Anspach en mai 2002
© Auracan 2002
Tous nos remerciements à Caroline
et Olivier Neuray
© Neuray, Yann & Glénat
pour les images de Nuit Blanche
© Neuray, Brunschwig et Dupuis pour les images
de Makabi
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