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Frédéric Niffle, autoportrait

Atypique éditeur, Frédéric Niffle adore la bande dessinée. Esthète, il l'aime en noir et blanc. C'est pour cela qu'il nous propose au sein d'élégantes collections d'apporter sa contribution à l'histoire de la BD. Les ouvrages de la collection Anthology nous permettent de retrouver nos héros préférés, d'hier comme d'aujourd'hui, tandis que la collection Profession nous offre le loisir de mieux connaître des auteurs phares du 9e Art. Rencontre…

Dédicace de Jannin pour Frédéric Niffle

Pouvez-vous nous parler de votre enfance, votre parcours scolaire et professionnel ?
Aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours fait des petits fanzines, des petits livres. J'étais déjà obsédé par ça bien avant d'imaginer que ça pourrait devenir un métier. Par contre, j'ignore complètement d'où ça me vient : pourquoi ce plaisir de relier des pages, d'en faire un petit objet ? Je ne suis pas un enfant de la génération jeu-vidéo (nous n'avions pas la télé), mais il n'y avait pourtant pas de culte particulier du livre à la maison.

Quelles études avez-vous suivi ?
Question études supérieures, j'ai fait une première année en bande dessinée à Saint-Luc, où je me suis vite rendu compte que ce n'était pas un métier pour moi. Ensuite, je me suis orienté plus logiquement vers des études de communication graphique à La Cambre, durant cinq années à Bruxelles. Bref, je suis devenu graphiste, ce qui est un métier contraignant quand on doit travailler pour des clients qui ont un "sens" artistique très différent du vôtre. Être son propre client est nettement plus agréable : ce qui est le cas aujourd'hui, puisque je réalise les maquettes de tous mes bouquins.

Comment s'est développée votre passion pour la bande dessinée ?
Un peu par hasard. Le hasard d'une librairie de bande dessinée qui est venue s'installer près de chez moi : la librairie Schlirf Book. J'y passais des heures et des heures (j'avais 14 ans), j'aidais de temps en temps Yves Schlirf (actuellement directeur éditorial de Dargaud Benelux) à tenir sa librairie, et vers 23 ans, j'y ai fait un mi-temps pendant neuf mois. Si je suis dans ce domaine aujourd'hui, je le dois clairement à Schlirf. Merci Yves !

Le Fanzine Synopsis

Qu'en est-il de la genèse des Éditions Niffle ?
L'édition a d'abord été un hobby : j'ai réalisé des fanzines de 10 à 20 ans, ce qui m'a permis de rencontrer de nombreux d'auteurs. Il y a des rencontres qui vous touchent particulièrement : en 1984, j'ai passé deux heures avec Giraud à l'occasion d'une interview pour mon fanzine Synopsis. C'était un véritable choc pour moi ! Mais bien sûr, Giraud ne s'en rappelle absolument plus. Puis à 24 ans, je me suis occupé d'un livre sur Juillard chez Glénat, dont j'ai fait la maquette, les textes et la production. Bon, ce livre a été un flop commercial, mais je savais que j'en ferai d'autres plus tard. Et puis, j'ai sorti un premier livre de photos, Meurtres, avec toutes sortes de personnalités belges qui imaginaient leur mort. Ça a été un énorme échec commercial, ce qui est la meilleure façon d'apprendre le métier !

Après le livre de photos Meurtres, vous fondez votre maison d'édition. Pourquoi avoir publié en premiers Liberski et Jannin ?
C'est un peu une question d'opportunité, ou parce que j'en avais eu l'idée à ce moment-là. Ils habitaient près de chez moi, c'étaient de vraies stars de la télé en Belgique... et aujourd'hui, ils sont devenus des amis très proches. J'ai publié quatre titres avec eux dont un roman absolument génial de Liberski, Des tonnes d'amour, qui a été un succès en Belgique, et qui se balade dans la mouvance de Houellebecq. Le journal Le Vif - L'express l'a classé parmi les dix meilleurs romans belges de tous les temps !

Après ces parutions, vous lancez la collection Anthology. Vous commencez très fort en publiant la série XIII en noir et blanc…
C'est parti d'une envie personnelle de lecteur. Je n'aimais pas trop ce format album standard en temps qu'objet livre, je n'y trouvais pas mon compte. Or, je trouve l'histoire épatante. Pourquoi ne pas la proposer sous un autre format pour toucher les gens qui, comme moi, sont sensibles à une autre esthétique des livres ? Et effectivement, il y avait un public à trouver, surtout en France où l'on est sensible au beau livre (ce n'est pas pour rien le pays de La Pléïade). En Belgique, le cartonné-couleur ne dérange pas les gens, et j'ai donc beaucoup de mal à trouver un public.

Largo Winch - Intégrale I (tome 1 à 4)

Comment se sont passées les demandes d'autorisations et les questions de droits d'auteurs ?
Disons qu'il faut passer beaucoup de temps à expliquer le concept et l'intérêt d'une telle collection à l'éditeur propriétaire des droits. C'est un principe un peu nouveau en édition de bande dessinée, alors que c'est assez courant en littérature. Il faut dire qu'à une certaine époque, les éditeurs de BD étaient terriblement paternalistes : si un auteur Dupuis passait au Lombard, c'était vécu comme une véritable trahison ! Bref, il est resté un peu de ce vieux réflexe. Il y a un véritable rapport affectif entre le lecteur et l'objet livre. C'est presque fétichiste en bande dessinée ! Et chaque éditeur a un état d'esprit (forgé par son style, sa réputation, sa culture d¹entreprise) qu'il insuffle dans ses livres. Les lecteurs se retrouvent souvent dans l'état d'esprit de l'un ou l'autre éditeur. Ça veut dire qu'un même contenu va pouvoir toucher, ou non, un lecteur en fonction de l'éditeur qui le publie (c'est surtout vrai pour les petits tirages). Car le but de ces livres, au format roman et en noir et blanc, est de trouver un autre public que celui des albums.

Votre maison a bientôt six ans, le bilan ?
C'est un métier de fou où on passe son temps à payer, recycler et rembourser son stock aux libraires qui remballent les livres. Je ne suis pas sûr qu'il y ait beaucoup de domaines dans l'activité du commerce où l'on rembourse le détaillant sur sa marchandise jusqu'à un ou deux ans après la lui avoir vendu ! Cela signifie qu'il y a beaucoup de pertes physiques, avec des taux de retours qui oscillent aujourd'hui en moyenne autour de 24 %. C'est énorme, et cela ne s'arrangera pas avec la production qui est de plus en plus importante. Il va y avoir forcément des morts chez les éditeurs ! Le bilan, c'est que je subis comme tout le monde, les hausses et les baisses du marché. Cette année 2002, j'ai été très content du succès du livre de Hugues Dayez, La nouvelle bande dessinée, qui s'est épuisé en trois mois. J'espère que le livre sur Jean Van Hamme, dans la même collection, connaîtra un sort similaire car je me suis vraiment décarcassé pour celui-là ! Je pense d'ailleurs que ce Van Hamme, Itinéraire d'un enfant doué est mon meilleur bouquin à ce jour.

Des anecdotes, des rencontres marquantes, de bons ou de mauvais souvenirs ?
Chaque livre est une belle rencontre car je ne travaille qu'avec des gens que j'apprécie ou que je désire rencontrer. Je n'ai d'ailleurs jamais accepté de projet qu'on serait venu me proposer. La plupart des rencontres sont magiques : à 14 ans, j'ai rencontré Hislaire qui m'a entraîné dans son monde d'adulte. J'ai ensuite connu Yann et Conrad, la rédaction de Spirou : Vandooren, Geerts, Berthet... Tout ça m'a formidablement emballé ! Et comme j'avais envie de continuer à les rencontrer, le fanzine fut un bon prétexte. Aujourd'hui, j'ai à peu près rencontré tous les auteurs que j'avais envie de connaître. Mes derniers coups de cœur ont été Tardi (qui me tire l'oreille en disant : "Rentrez bien Niiiiiffle"), Vuillemin dont la séduction naturelle et la gentillesse sont totalement désarmantes, et Blutch dont je me sens proche intellectuellement parlant. De toute façon, je suis incapable de travailler avec quelqu'un s'il n'y a pas de lien au moins amical. Comme tout le monde, j'imagine.

Tardi, une monographie signée Sadoul


Vous nous dites que vos goûts sont proches de ce que vous publiez . Avez vous une bande dessinée qui vous a particulièrement marquée ?

Sans hésiter, le livre qui m'a vraiment marqué en BD, parce qu'il m'a fait voir le genre différemment, c'est Brouillard au pont de Tolbiac de Tardi. Ce dessin, qu'on pouvait croire un peu maladroit, à l'opposé de cette ligne claire omniprésente, m'a terriblement touché. Cela m'a donné envie d'en faire mon métier et de suivre les cours de BD à Saint-Luc. A l'époque (1982), c'était d'une formidable modernité, une vraie claque !
La seule BD qui m'aie fait pleurer, c'est Silence de Comès. Mon dernier livre de chevet : David Boring de Daniel Clowes. Un bouquin formidable, et une fois de plus en noir et blanc. Je crois que je préfère définitivement la BD en noir et blanc : elle laisse davantage de place à l'imaginaire, au trait qui s'apparente à une écriture. C'est souvent plus graphique, moins vulgaire, ça a davantage de caractère, de vivacité (pensons à Franquin par exemple). Sans compter que la typo se marie moins bien avec un dessin en couleur (une horreur sur du Mattotti !). La couleur est devenu un standard commercial car ça flatte l'œil, c'est plus facile à lire... et ça permet de rattraper un dessin faiblard ! D'un point de vue artistique, c'est souvent moins intéressant.

Pourquoi être éditeur ?
Tout simplement parce que je veux faire des livres que j'aimerais acheter, et que la direction éditoriale est le domaine où je pense le mieux me débrouiller. Je considère d'ailleurs qu'imaginer des concepts de livres est un domaine créatif. J'ai des dizaines de projets dans mes tiroirs, que je ne ferai sans doute jamais car cela ne correspond pas à la petite taille de mes éditions.

Hormis la biographie de Peyo par Hugues Dayez, quels sont ces projets ?
La particularité des projets, c'est qu'une fois qu'on les annonce (alors que rien n'est encore signé), ils finissent par avorter ! C'est une loi de la vexation qui me poursuit. J'ai ainsi perdu quelques projets de bouquins, et j'ai donc décidé d'arrêter les frais.

Et comment vivez-vous la sortie de vos ouvrages ?
Déprimé, parce que ça ne correspond jamais à ce que j'avais espéré. C¹est pour cette raison qu'il y a toujours des petites différences d'un livre à l'autre dans mes collections : il faut absolument que je les améliore à chaque fois !

Après Tardi, Vuillemin, Franquin-Jijé et La nouvelle bande dessinée -des ouvrages de Sadoul, Vandooren et Dayez- vous réalisez vous-même un recueil d'entretien avec Jean Van Hamme…
J'ai rencontré Van Hamme à 14 ans par l'intermédiaire de son fils aîné Nicolas qui était dans la même classe que moi à l'école. De ce fait, mes rapports avec Jean ont toujours été paternalistes. Ce qui est amusant, c'est que ma mère était dans la même école que Van Hamme, et que j'ai été dans la même classe que le fils de Rosinski lors de mes études de communication graphique. J'ai également suivi pendant un an le même cours de BD à Saint-Luc que Philippe Francq. Bruxelles est un village où tout le monde se croise !

Extrait d'un projet de BD. (c) Durieux & Niffle


Vous indiquez au début de votre ouvrage d'entretiens avec Van Hamme que vous avez touché à tous les corps de métiers de la bande dessinée. Vous avez même été scénariste...
J'ai écrit un scénario, avec le dessinateur Laurent Durieux, nous avons fait quelques planches. On avait même réussi à décrocher un contrat pour cette histoire chez un gros éditeur, mais on ne s'est pas entendu sur un bête point du contrat et le projet est tombé à l'eau. Il s'agit d'un polar assez classique, j'ai toujours ça dans mes tiroirs… C'est une expérience très instructive qui permet de comprendre les mécaniques et les difficultés de l'écriture d'un scénario.

A paraître très bientôt, L'intégrale Félix de Tillieux. Superbe idée mais qu'en est-il de Gil Jourdan ?...
L'intégrale Félix est sans doute le projet le plus dingue dans lequel je me suis lancé, car je me suis mis à restaurer par ordinateur les planches une à une, et cela me prend un temps fou ! Quelque chose comme 500 heures de travail pour le premier volume à paraître en novembre 2002. Gil Jourdan est évidemment la continuité directe de Félix, mais j'ai l'impression que les gens possèdent déjà les Gil Jourdan et qu'il n'y a pas tellement de nouveau public à trouver. Mais je me trompe peut-être. Cela dit, Félix est une série absolument géniale d'intelligence et de drôlerie !


Propos recueillis par Illies Dzanouni & Brieg F. Haslé en Septembre 2002
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