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Thierry Robin

Rencontre avec Thierry Robin, l'auteur complet de Rouge de Chine et de Koblenz qui puise son inspiration dans certaines mouvances artistiques des avant-gardes du début du 20e siècle.

Qui est Koblenz ?
On sait encore très peu de choses sur lui. Mon idée est de faire découvrir des pans de sa personnalité d'album en album. Pour l'instant, c'est un peu difficile car les histoires se passent au bout du monde. Il me paraît compliqué de mettre des flash-back à l'intérieur de ces récits. Le prochain, qui se déroulera en Allemagne, sera plus propice…
Koblenz est une sorte de détective du surnaturel. Il est accompagné de son assistante Clara Lempke, qui n'aime pas être ainsi qualifiée. Généralement, Koblenz arrive à résoudre des problèmes très étranges. On fait appel à lui quand tous les moyens habituels ont échoué. Son salaire est en conséquence de l'ampleur des taches à résoudre : ses commanditaires le payent en années de vie.

Justement, Koblenz est d'une nature particulière…
C'est un personnage qui est en survie permanente, qui a un cœur mécanique. Les gens qui font appel à ses services doivent être prêts à sacrifier dix années de leur vie pour le rémunérer. Koblenz ne reçoit pas ces dix années. Il reçoit juste assez d'énergie pour tenir et terminer son travail. On me parle beaucoup de ces dix années de vie, mais pour moi, il s'agit d'un aspect très anecdotique. Je vois cela comme le déclic qui permet à mon personnage de travailler. On apprendra plus tard que Koblenz souhaitait se retirer chez lui, dans son laboratoire. Mais, suite à un accident, il a reçu ce cœur mécanique et a dû travailler pour avoir des années de vie afin de survivre.

Dès le premier tome, qui se passe dans un univers industriel en Allemagne, vous utilisez des formes de l'Art Nouveau. On reconnaît par exemple l'hôtel Van Eetvelde de Bruxelles…
Au début, je n'étais pas très fan de l'Art Nouveau. En France, cela correspond à une sorte d'art "nouille". Je ne trouve pas spectaculaires les entrées de métro parisiennes de Guimard par exemple. J'ai vraiment découvert ce courant lorsque j'ai vécu à Bruxelles, malgré le fait que la ville a été ravagée par l'industrialisation, par l'anarchie architecturale des années '70. L'Art Nouveau m'a paru beaucoup plus riche en Belgique, plus diversifié, plus fin. Plus on se dirige vers les pays de l'Est, plus il devient radical, anguleux. J'ai écrit tout le dossier de présentation de la série à Prague pour m'imprégner de cette ambiance et de ces formes.

Koblenz  : crayonné

Ça n'a pas été un carcan graphique pour la suite de la série ?
Je ne crois pas être prisonnier de cette esthétique. Pour le second album, qui se passe à Carthage, afin de rappeler que la série se passe au début du 20e siècle, j'ai mis trois têtes de chapitres inspirés de l'affichiste Mucha. Dans le troisième épisode, il n'y a plus que la 4ème de couverture a avoir un dessin Art Nouveau. Il est vrai que j'aimerais bien faire un album extrêmement Art Nouveau. Mais c'est un style complexe, qu'il faut maîtriser.

Pourquoi ne pas avoir localisé le premier tome à Bruxelles ?
Parce que les personnages sont allemands, cela me permettait de les situer directement. Le cinéma muet est une des sources d'inspiration de Koblenz. Je m'intéresse beaucoup au cinéma, au plus ancien possible, celui des années 1930. A la cinémathèque de Bruxelles, j'ai eu l'occasion d'en découvrir de nombreux, surtout ceux relevant de l'expressionnisme allemand. De nombreux éléments de ma série en sont tirés. Je pensais même dessiner les personnages de façon plus radicale, avec les yeux noircis, avec des attitudes plus théâtrales. Je recherche à faire des albums tous différents les uns des autres, à changer d'atmosphères et de lieux à chaque nouvelle histoire. A part les personnages principaux, je m'impose de tout changer lorsque j'aborde un nouvel album, afin de ne pas me lasser de la série.

Avec le second tome, on pense au Salammbô de Flaubert…
En effet, j'ai lu cet ouvrage. Si l'époque ne change pas d'album en album, dans ce tome, Koblenz et Clara sont projetés dans l'Antiquité. Je ne suis pas totalement satisfait : je voulais mettre en scène une Antiquité qui ne le serait pas réellement.

On a tout de même l'impression qu'ils sont projetés dans une vision romantique de l'Antiquité…
Oui, il n'y a pas de personnages, les rues sont vides… J'ai cherché à peindre une vision totalement imaginaire, comme si mes personnages étaient projetés dans une gravure issue d'un vieux livre. Pour le troisième tome, j'ai décidé de les envoyer au bout du monde, au Japon. L'époque Medji, au début du 20e siècle, est un des plus gros bouleversements de l'histoire de ce pays : en quinze ans, le Japon passe d'un monde féodal à un monde moderne. Mon sujet était trouvé…

Cette fois-ci, au lieu d'un voyage dans le temps, on assiste à un voyage dans un monde parallèle…
Quand je m'intéresse à un pays, j'aborde son histoire mais aussi ses traditions, ses mythologies. Il n'y a qu'à puiser dans cette matière. J'aime bien confronter la réalité et l'illusion. Je le faisais déjà dans Rouge de Chine : on allait de l'une à l'autre sans toujours savoir où l'on était.

Votre série ne serait-elle pas un moyen de nous montrer le passage entre la fin d'époques et l'arrivée de la Modernité ?
En effet, je ne saurais dire pourquoi, l'effondrement des grands empires, les bouleversements de société sont des sujets qui m'intéressent. Ce n'est peut-être pas exploité de façon très claire, mais j'ai choisi les personnages pour le dire. Koblenz incarne le 19e siècle, froid et rigoureux, tandis que Clara est une femme du 20e siècle, plus émancipée.

Retour en Allemagne annoncé pour le prochain tome…
J'ai envie que l'on en sache un peu plus sur les personnages. Dans le premier, on découvre Koblenz, le second permet d'en savoir un peu plus sur Clara. Ce n'est pas le cas dans le troisième tome : je n'ai pas trouvé le moyen d'interrompre cette histoire japonaise pour amener un flash-back se passant au 19e siècle en Europe. Le prochain album sera très différent. Il n'y aura même plus d'enquête puisque Koblenz sera mourant dans sa maison et Clara mènera l'action. En hommage à Fritz Lang, il pourrait s'appeler M comme anarchie. Je voudrais effectivement traiter de l'anarchie, un sujet sur lequel je ne connais rien. Ce serait l'occasion de me documenter. J'aime bien travailler ainsi.

J'imagine que vous avez d'autres idées pour les albums suivants…
Oui, il y en a plein. Ce n'est pas très difficile. Le tout, c'est que l'ensemble prenne sens et que les anecdotes soient assez solides. Ecrivant des récits tenant en un tome, je peux continuer tant que j'en ai envie. Mais ce n'est pas facile de faire tenir chaque histoire en 48 planches. On a pris l'habitude aujourd'hui de délayer les histoires en de nombreux tomes. Pour ma part, je m'applique à faire des albums indépendants.

Et les couleurs ?…
Normalement, je fais tout moi-même. Je les ai cosignées sur le dernier album, par manque de temps, parce que l'histoire a été publiée dans Pavillon Rouge. Pour la première fois, j'ai opté pour des couleurs faites sur ordinateur. On y perd beaucoup de choses par rapport à la méthode des bleus, mais on en gagne beaucoup d'autres aussi. Cela permet une souplesse terrible. Le tout est de rester vigilant afin d'éviter un résultat glacial et mécanique. Je pense réaliser les couleurs des prochains avec cette technique.

Vous êtes aussi le dessinateur d'une autre série chez Dupuis…
Petit Père Noël est une série jeunesse scénarisée par Lewis Trondheim. Un troisième tome de Petit Père Noël paraîtra pour les fêtes de fin d'année. Il s'agit d'albums muets, sans texte. Notre soucis est de jouer le jeu du livre pour enfants, qu'ils puissent les lire eux-mêmes le plus tôt possible. Notre plus jeune lecteur a 2 ans et demi ! Nous cherchons une narration la plus évidente possible, la plus limpide. Cela oblige à avoir beaucoup de cases, beaucoup de répétitions. L'un de mes grands plaisirs est de pouvoir alterner Koblenz et cette série. Je passe d'un épisode bien sombre où tout le monde est désespéré à des histoires pour enfants, plus ludiques. Ce n'est pas évident. Mon trait sur Petit Père Noël est plus simple. Mais c'est très difficile de simplifier son dessin, il faut résoudre des problèmes graphiques. C'est parfois plus aisé de rajouter des détails, ça trompe l'œil, ça fait frime et le public est très impressionné. Il y voit le poids du travail qui est un critère de qualité dans notre société. Le beau dessin n'est pas un dessin archi travaillé, mais celui qui va vers l'épure, vers la simplicité. Dans Petit Père Noël, je suis content quand j'arrive à symboliser un objet en quelques traits. Ce travail a d'ailleurs des répercutions sur Koblenz.

Propos recueillis par Brieg F. Haslé en juin 2002
© Auracan 2002

Remerciements à Hugues Leroyer des éditions Delcourt, à Marylène et Alain Noblet de la librairie Ty Bull de Rennes (http://tybull.free.fr).

Illustrations © Thierry Robin, Delcourt

Egalement sur le site :

Koblenz - T3 Joyeux Halloween Petit Père Noël

 

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