|
Qui est Koblenz ?
On sait encore très peu de choses sur lui. Mon
idée est de faire découvrir des pans de
sa personnalité d'album en album. Pour l'instant,
c'est un peu difficile car les histoires se passent
au bout du monde. Il me paraît compliqué
de mettre des flash-back à l'intérieur
de ces récits. Le prochain, qui se déroulera
en Allemagne, sera plus propice
Koblenz est une sorte de détective du surnaturel.
Il est accompagné de son assistante Clara Lempke,
qui n'aime pas être ainsi qualifiée. Généralement,
Koblenz arrive à résoudre des problèmes
très étranges. On fait appel à
lui quand tous les moyens habituels ont échoué.
Son salaire est en conséquence de l'ampleur des
taches à résoudre : ses commanditaires
le payent en années de vie.
 |
Justement, Koblenz est d'une nature particulière
C'est un personnage qui est en survie permanente, qui
a un cur mécanique. Les gens qui font appel
à ses services doivent être prêts
à sacrifier dix années de leur vie pour
le rémunérer. Koblenz ne reçoit
pas ces dix années. Il reçoit juste assez
d'énergie pour tenir et terminer son travail.
On me parle beaucoup de ces dix années de vie,
mais pour moi, il s'agit d'un aspect très anecdotique.
Je vois cela comme le déclic qui permet à
mon personnage de travailler. On apprendra plus tard
que Koblenz souhaitait se retirer chez lui, dans son
laboratoire. Mais, suite à un accident, il a
reçu ce cur mécanique et a dû
travailler pour avoir des années de vie afin
de survivre.
Dès le premier tome, qui se passe dans
un univers industriel en Allemagne, vous utilisez des
formes de l'Art Nouveau. On reconnaît par exemple
l'hôtel Van Eetvelde de Bruxelles
Au début, je n'étais pas très
fan de l'Art Nouveau. En France, cela correspond à
une sorte d'art "nouille". Je ne trouve pas
spectaculaires les entrées de métro parisiennes
de Guimard par exemple. J'ai vraiment découvert
ce courant lorsque j'ai vécu à Bruxelles,
malgré le fait que la ville a été
ravagée par l'industrialisation, par l'anarchie
architecturale des années '70. L'Art Nouveau
m'a paru beaucoup plus riche en Belgique, plus diversifié,
plus fin. Plus on se dirige vers les pays de l'Est,
plus il devient radical, anguleux. J'ai écrit
tout le dossier de présentation de la série
à Prague pour m'imprégner de cette ambiance
et de ces formes.
 |
Ça n'a pas été un carcan
graphique pour la suite de la série ?
Je ne crois pas être prisonnier de cette esthétique.
Pour le second album, qui se passe à Carthage,
afin de rappeler que la série se passe au début
du 20e siècle, j'ai mis trois têtes de
chapitres inspirés de l'affichiste Mucha. Dans
le troisième épisode, il n'y a plus que
la 4ème de couverture a avoir un dessin Art Nouveau.
Il est vrai que j'aimerais bien faire un album extrêmement
Art Nouveau. Mais c'est un style complexe, qu'il faut
maîtriser.
Pourquoi ne pas avoir localisé le premier
tome à Bruxelles ?
Parce que les personnages sont allemands, cela me permettait
de les situer directement. Le cinéma muet est
une des sources d'inspiration de Koblenz. Je m'intéresse
beaucoup au cinéma, au plus ancien possible,
celui des années 1930. A la cinémathèque
de Bruxelles, j'ai eu l'occasion d'en découvrir
de nombreux, surtout ceux relevant de l'expressionnisme
allemand. De nombreux éléments de ma série
en sont tirés. Je pensais même dessiner
les personnages de façon plus radicale, avec
les yeux noircis, avec des attitudes plus théâtrales.
Je recherche à faire des albums tous différents
les uns des autres, à changer d'atmosphères
et de lieux à chaque nouvelle histoire. A part
les personnages principaux, je m'impose de tout changer
lorsque j'aborde un nouvel album, afin de ne pas me
lasser de la série.
Avec le second tome, on pense au Salammbô
de Flaubert
En effet, j'ai lu cet ouvrage. Si l'époque ne
change pas d'album en album, dans ce tome, Koblenz et
Clara sont projetés dans l'Antiquité.
Je ne suis pas totalement satisfait : je voulais mettre
en scène une Antiquité qui ne le serait
pas réellement.
On a tout de même l'impression qu'ils sont
projetés dans une vision romantique de l'Antiquité
Oui, il n'y a pas de personnages, les rues sont vides
J'ai cherché à peindre une vision totalement
imaginaire, comme si mes personnages étaient
projetés dans une gravure issue d'un vieux livre.
Pour le troisième tome, j'ai décidé
de les envoyer au bout du monde, au Japon. L'époque
Medji, au début du 20e siècle, est un
des plus gros bouleversements de l'histoire de ce pays
: en quinze ans, le Japon passe d'un monde féodal
à un monde moderne. Mon sujet était trouvé
Cette fois-ci, au lieu d'un voyage dans le temps,
on assiste à un voyage dans un monde parallèle
Quand je m'intéresse à un pays, j'aborde
son histoire mais aussi ses traditions, ses mythologies.
Il n'y a qu'à puiser dans cette matière.
J'aime bien confronter la réalité et l'illusion.
Je le faisais déjà dans Rouge de Chine
: on allait de l'une à l'autre sans toujours
savoir où l'on était.
Votre série ne serait-elle pas un moyen
de nous montrer le passage entre la fin d'époques
et l'arrivée de la Modernité ?
En effet, je ne saurais dire pourquoi, l'effondrement
des grands empires, les bouleversements de société
sont des sujets qui m'intéressent. Ce n'est peut-être
pas exploité de façon très claire,
mais j'ai choisi les personnages pour le dire. Koblenz
incarne le 19e siècle, froid et rigoureux, tandis
que Clara est une femme du 20e siècle, plus émancipée.
Retour en Allemagne annoncé pour le prochain
tome
J'ai envie que l'on en sache un peu plus sur
les personnages. Dans le premier, on découvre
Koblenz, le second permet d'en savoir un peu plus sur
Clara. Ce n'est pas le cas dans le troisième
tome : je n'ai pas trouvé le moyen d'interrompre
cette histoire japonaise pour amener un flash-back se
passant au 19e siècle en Europe. Le prochain
album sera très différent. Il n'y aura
même plus d'enquête puisque Koblenz sera
mourant dans sa maison et Clara mènera l'action.
En hommage à Fritz Lang, il pourrait s'appeler
M comme anarchie. Je voudrais effectivement traiter
de l'anarchie, un sujet sur lequel je ne connais rien.
Ce serait l'occasion de me documenter. J'aime bien travailler
ainsi.
J'imagine que vous avez d'autres idées
pour les albums suivants
Oui, il y en a plein. Ce n'est pas très difficile.
Le tout, c'est que l'ensemble prenne sens et que les
anecdotes soient assez solides. Ecrivant des récits
tenant en un tome, je peux continuer tant que j'en ai
envie. Mais ce n'est pas facile de faire tenir chaque
histoire en 48 planches. On a pris l'habitude aujourd'hui
de délayer les histoires en de nombreux tomes.
Pour ma part, je m'applique à faire des albums
indépendants.
Et les couleurs ?
Normalement, je fais tout moi-même. Je les ai
cosignées sur le dernier album, par manque de
temps, parce que l'histoire a été publiée
dans Pavillon Rouge. Pour la première
fois, j'ai opté pour des couleurs faites sur
ordinateur. On y perd beaucoup de choses par rapport
à la méthode des bleus, mais on en gagne
beaucoup d'autres aussi. Cela permet une souplesse terrible.
Le tout est de rester vigilant afin d'éviter
un résultat glacial et mécanique. Je pense
réaliser les couleurs des prochains avec cette
technique.
 |
Vous êtes aussi le dessinateur d'une autre
série chez Dupuis
Petit Père Noël est une série
jeunesse scénarisée par Lewis Trondheim.
Un troisième tome de Petit Père Noël
paraîtra pour les fêtes de fin d'année.
Il s'agit d'albums muets, sans texte. Notre soucis est
de jouer le jeu du livre pour enfants, qu'ils puissent
les lire eux-mêmes le plus tôt possible.
Notre plus jeune lecteur a 2 ans et demi ! Nous cherchons
une narration la plus évidente possible, la plus
limpide. Cela oblige à avoir beaucoup de cases,
beaucoup de répétitions. L'un de mes grands
plaisirs est de pouvoir alterner Koblenz et cette
série. Je passe d'un épisode bien sombre
où tout le monde est désespéré
à des histoires pour enfants, plus ludiques.
Ce n'est pas évident. Mon trait sur Petit
Père Noël est plus simple. Mais c'est
très difficile de simplifier son dessin, il faut
résoudre des problèmes graphiques. C'est
parfois plus aisé de rajouter des détails,
ça trompe l'il, ça fait frime et
le public est très impressionné. Il y
voit le poids du travail qui est un critère de
qualité dans notre société. Le
beau dessin n'est pas un dessin archi travaillé,
mais celui qui va vers l'épure, vers la simplicité.
Dans Petit Père Noël, je suis content
quand j'arrive à symboliser un objet en quelques
traits. Ce travail a d'ailleurs des répercutions
sur Koblenz.
Propos recueillis par Brieg
F. Haslé en juin 2002
© Auracan 2002
Remerciements à Hugues Leroyer
des éditions Delcourt, à Marylène
et Alain Noblet de la librairie Ty Bull de Rennes
(http://tybull.free.fr).
|