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Alors qu'il a publié le quatrième et  dernier tome du « Cri du Peuple » (d'après  le roman de Jean Vautrin, Casterman), nous vous proposons  un entretien avec Jacques Tardi, réalisé à l'occasion  de la parution de « Tous des monstres »,  7e opus des aventures d'Adèle Blanc-Sec.  Cette interview, publiée en mai 1995 dans le 10e numéro  d'Auracan  version magazine, a été réalisée  par Benoît Mouchart, ancien collaborateur d'Auracan  et actuel directeur artistique du Festival d'Angoulême. Tandis que Jacques Tardi a annoncé préparer  prochainement des adaptations des romans de Jean-Patrick  Manchette « Le Petit Bleu de la Côte Ouest » , « Folle à tuer » et « La position du tireur couché » aux Humanoïdes Associés, c'est Emmanuel  Moynot qui signe actuellement  une adaptation en bande dessinée  des enquêtes de « Nestor Burma » d'après Léo Malet.

Jacques Tardi
Auracan n°10

Adèle Blanc-Sec est de retour ! Mais pourquoi donc avoir attendu si longtemps pour nous emmener à nouveau dans les rues de Paris en sa compagnie ? Les explications de Jacques Tardi…

Qu'est-ce qui vous a décidé à enfin reprendre Adèle Blanc-Sec après neuf ans d'interruption ?
Tout simplement, le fait que j'avais annoncé cet album dans « Le noyé à deux têtes ». Plus exactement, le plan de cette histoire était fait depuis longtemps, il n'y avait plus qu'à dessiner. C'est un peu pour cette raison que j'ai attendu neuf ans avant de finaliser cet album. Je savais grosso modo dans quelle direction je me dirigeais. Or ce que j'aime, c'est partir à l'aventure. C'est pourquoi j'ai tant repoussé la réalisation de « Tous des Monstres ».

Devra-t-on attendre encore neuf ans pour avoir la suite ?
Je n'en ai strictement aucune idée.

J'ai relevé une erreur, peu importante, mais amusante : dans « Le noyé à deux têtes », les réverbères du Pont au Change (page 39 par exemple) ne sont pas les mêmes dans « Tous les Monstres » (page 24)...
J'ai dû utiliser un autre document... Je ne sais pas ce qui s'est passé. C'était peut-être des cartes postales différentes. Le cadrage est le même, mais quels sont les réverbères authentiques ? Quels étaient ceux qu'on trouvait sur ce pont en 1918 ? Je n'en sais rien. Bien souvent, je prends des photos sur place et quand je les compare avec des photos d'époque, notamment des cartes postales, je me rends compte qu'il y a des éléments qui ont disparu. Sur les immeubles haussmanniens par exemple, il y avait bien souvent des lanternes. Elles ont disparu, faute d'entretien j'imagine. J'aime rétablir ce genre de choses lorsque j'ai la chance de disposer d'un document d'époque.

Est-ce qu'en neuf ans, coiffure mise à part, Adèle Blanc-Sec a changé ?
« Le noyé à deux têtes » se passait dans la nuit de 11 au 12 novembre 1918. « Tous des monstres » se déroule dans la nuit du 12 au 13. Elle n'a donc pas vraiment a changé de mentalité. Elle a changé probablement de la même manière que moi. Elle s'est fait couper les cheveux, ça c'est superficiel. On m'a souvent interrogé sur son caractère. Mais je suis incapable de le définir. Elle n'a certainement pas la mentalité de l'époque et je n'ai jamais cherché à coller à cette mentalité-là. Je pense qu'elle est moderne. Elle n'a pas très bon caractère. Elle exerce le même métier que moi - elle écrit des feuilletons - parce que je l'imaginais mal pratiquer une profession que je n'aurais pas connue. Je pense qu'elle va à ces rendez-vous pour que j'ai quelque chose à raconter. Il faut dire que lorsque Casterman m'a demandé de créer une série avec un personnage, j'ai pensé à un personnage féminin. C'était dans les années 70. En regardant les personnages féminin qui existaient déjà la bande dessinée (Bécassine, Barbarella…), je trouvais qu'il n'y avait pas un choix très étendu. Les héroïnes étaient plutôt rares. De plus, Adèle Blanc-Sec a fait son apparition au lendemain de l'année de la femme, en 72-73, donc en pleine période féministe. Il allait de soi qu'un personnage féminin serait le bienvenu.

En plus de l'influence du roman-feuilleton, « Adèle Blanc-Sec » est une série qui rend hommage à la BD passée, notamment à Edgar P. Jacobs. Dans « Le noyé à deux têtes » vous aviez fait apparaître Blake & Mortimer, avec Mortimer en kilt...
L'histoire se passe en 1918, et on se retrouve donc en soldat. Jacobs avait dit que Mortimer avait servi dans un régiment écossais. Cela explique son kilt. Il est vrai que j'ai toujours apprécié le travail de Jacobs. J'ai été absolument fasciné par les repérages dans « S.O.S. Météores », particulièrement cet album parce qu'il se déroule à Paris. Je reconnaissais les rues. Cela donnait une espèce d'authenticité qui me plaisait beaucoup. Je n'ai jamais caché mon admiration pour Jacobs, Hergé et un certain nombre de dessinateurs.

Vous pratiquez beaucoup ce qu'on appelle les « private jokes », c'est-à-dire des clins d'oeil plus ou moins appuyés à vos lecteurs ou à vos proches...
Oui. Le « private jokes » peut ne pas être compris par une grande partie des lecteurs, parce qu'il est vraiment privé. Dans le dernier album, on ne peut pas dire qu'il s'agisse de cela : j'ai demandé à un certain nombre de dessinateurs que j'aime bien de me dessiner des monstres. L'idée m'est venue lors de signatures : quelquefois des gens me disent que telle ou telle image que j'ai dessinée les a impressionnés. Ainsi, un jour quelqu'un m'a parlé d'une image du « Démon des glaces » où l'on voit un personnage attiré au fond de la mer par une pieuvre géante. Je me suis interrogé sur la fragilité des gens face à l'image. Si une case de bande dessinée peut impressionner, qu'est-ce que ce doit être pour certaines images du journal télévisé. Ce doit être catastrophique ! Je me suis interrogé sur la première image qui m'avait fait peur quand j'étais môme. C'était une illustration de mon livre d'histoire, elle représentait Louis XI dans les sous-sols d'un château avec des prisonniers, des fillettes. Je suis parti de ce principe, d'images mentales qui apparaissent sous l'effet de la peur. C'est ce qui se produit pour l'illustrateur chargé de dessiner les couvertures des fascicules d'Adèle Blanc-Sec. Pour symboliser ces peurs, ces différentes frayeurs qui vont susciter des images chez différents personnages, j'ai demandé à un certain nombre de dessinateurs d'inventer des monstres. J'ai demandé le même travail à mes enfants.

Outre le métier, il y a un autre point commun entre vous et Adèle, c'est l'éditeur, qui, pour elle comme pour vous, se trouve à deux pas de Sainte-Sulpice...
Ca, c'est du « private joke ». Mais l'éditeur qui est dessiné faisait déjà une apparition dans « La véritable histoire du soldat inconnu »…

Vous aimez faire des liens entre vos différentes séries : Brindavoine, par exemple, qui, au départ, ne faisait pas partie d’Adèle Blanc-Sec, ou bien « Le démon des glaces » qui apparaît en tant que livre dans l'album, ou encore cet hôtel « Chez Léo » qui évoque Léo Malet dont vous avez adapté le fameux Nestor Burma...
En effet. Quand Adèle prend le taxi, le chauffeur lui dit : « C'est qu'elle est longue la rue Tolbiac, et y'a souvent du brouillard en cette saison, ma p'tite dame! » C'est une grosse plaisanterie. J'aime effectivement faire passer un personnage d'un album à l'autre parce qu'il n'arrive pas « tout nu ». Il a un passé, il a vécu des histoires ailleurs. Brindavoine, c'est pareil, il a sa propre histoire et puis voilà qu'il se retrouve chez Adèle Blanc-Sec. Ce qui est logique puisque cela se passe à la même époque... C'est valable aussi pour l'éditeur, ce n'est pas un petit nouveau qui débarque...

Propos recueillis par Benoît Mouchart
Reproduction interdite sans autorisation préalable
Interview publiée dans Auracan n°10, Mai-Juin 1995
© Auracan 2004 - Graphic Strip 1995
Illustrations © Tardi, Casterman
Photo de l'auteur © Casterman
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