| Qu'est-ce
qui vous a décidé à enfin
reprendre Adèle Blanc-Sec après neuf
ans d'interruption ?
Tout simplement, le fait que j'avais annoncé cet
album dans « Le noyé à deux têtes ».
Plus exactement, le plan de cette histoire était
fait depuis longtemps, il n'y avait plus qu'à dessiner.
C'est un peu pour cette raison que j'ai attendu neuf
ans avant de finaliser cet album. Je savais grosso modo
dans quelle direction je me dirigeais. Or ce que j'aime,
c'est partir à l'aventure. C'est pourquoi j'ai
tant repoussé la réalisation de « Tous
des Monstres ».
Devra-t-on attendre encore neuf ans pour avoir la
suite ?
Je n'en ai strictement aucune idée.
J'ai relevé une erreur, peu importante, mais
amusante : dans « Le noyé à deux
têtes », les réverbères du
Pont au Change (page 39 par exemple) ne sont pas les
mêmes dans « Tous
les Monstres » (page
24)...
J'ai dû utiliser un autre document... Je ne sais
pas ce qui s'est passé. C'était peut-être
des cartes postales différentes. Le cadrage
est le même, mais quels sont les réverbères
authentiques ? Quels étaient ceux qu'on trouvait
sur ce pont en 1918 ? Je n'en sais rien. Bien souvent,
je prends des photos sur place et quand je les compare
avec des photos d'époque, notamment des cartes
postales, je me rends compte qu'il y a des éléments
qui ont disparu. Sur les immeubles haussmanniens par
exemple, il y avait bien souvent des lanternes. Elles
ont disparu, faute d'entretien j'imagine. J'aime rétablir
ce genre de choses lorsque j'ai la chance de disposer
d'un document d'époque.
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Est-ce qu'en neuf ans, coiffure mise à part,
Adèle Blanc-Sec a changé ?
«
Le noyé à deux têtes » se
passait dans la nuit de 11 au 12 novembre 1918. « Tous
des monstres » se déroule dans la nuit
du 12 au 13. Elle n'a donc pas vraiment a changé de
mentalité. Elle a changé probablement
de la même manière que moi. Elle s'est
fait couper les cheveux, ça c'est superficiel.
On m'a souvent interrogé sur son caractère.
Mais je suis incapable de le définir. Elle n'a
certainement pas la mentalité de l'époque
et je n'ai jamais cherché à coller à cette
mentalité-là. Je pense qu'elle est moderne.
Elle n'a pas très bon caractère. Elle
exerce le même métier que moi - elle écrit
des feuilletons - parce que je l'imaginais mal pratiquer
une profession que je n'aurais pas connue. Je pense
qu'elle va à ces rendez-vous pour que j'ai quelque
chose à raconter. Il faut dire que lorsque Casterman
m'a demandé de créer une série
avec un personnage, j'ai pensé à un personnage
féminin. C'était dans les années
70. En regardant les personnages féminin qui
existaient déjà la bande dessinée
(Bécassine, Barbarella…), je trouvais
qu'il n'y avait pas un choix très étendu.
Les héroïnes étaient plutôt
rares. De plus, Adèle Blanc-Sec a fait son apparition
au lendemain de l'année de la femme, en 72-73,
donc en pleine période féministe. Il
allait de soi qu'un personnage féminin serait
le bienvenu.
En plus de l'influence du roman-feuilleton, « Adèle
Blanc-Sec » est une série qui rend hommage à la
BD passée, notamment à Edgar P. Jacobs.
Dans « Le noyé à deux têtes » vous
aviez fait apparaître Blake & Mortimer, avec
Mortimer en kilt...
L'histoire se passe en 1918, et on se retrouve donc
en soldat. Jacobs avait dit que Mortimer avait servi
dans un régiment écossais. Cela explique
son kilt. Il est vrai que j'ai toujours apprécié le
travail de Jacobs. J'ai été absolument
fasciné par les repérages dans « S.O.S.
Météores », particulièrement
cet album parce qu'il se déroule à Paris.
Je reconnaissais les rues. Cela donnait une espèce
d'authenticité qui me plaisait beaucoup. Je
n'ai jamais caché mon admiration pour Jacobs,
Hergé et un certain nombre de dessinateurs.
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Vous pratiquez beaucoup ce qu'on appelle
les « private
jokes », c'est-à-dire des clins d'oeil
plus ou moins appuyés à vos lecteurs
ou à vos proches...
Oui. Le « private jokes » peut ne pas être
compris par une grande partie des lecteurs, parce qu'il
est vraiment privé. Dans le dernier album, on
ne peut pas dire qu'il s'agisse de cela : j'ai demandé à un
certain nombre de dessinateurs que j'aime bien de me
dessiner des monstres. L'idée m'est venue lors
de signatures : quelquefois des gens me disent que
telle ou telle image que j'ai dessinée les a
impressionnés. Ainsi, un jour quelqu'un m'a
parlé d'une image du « Démon des
glaces » où l'on voit un personnage attiré au
fond de la mer par une pieuvre géante. Je me
suis interrogé sur la fragilité des gens
face à l'image. Si une case de bande dessinée
peut impressionner, qu'est-ce que ce doit être
pour certaines images du journal télévisé.
Ce doit être catastrophique ! Je me suis interrogé sur
la première image qui m'avait fait peur quand
j'étais môme. C'était une illustration
de mon livre d'histoire, elle représentait Louis
XI dans les sous-sols d'un château avec des prisonniers,
des fillettes. Je suis parti de ce principe, d'images
mentales qui apparaissent sous l'effet de la peur.
C'est ce qui se produit pour l'illustrateur chargé de
dessiner les couvertures des fascicules d'Adèle
Blanc-Sec. Pour symboliser ces peurs, ces différentes
frayeurs qui vont susciter des images chez différents
personnages, j'ai demandé à un certain
nombre de dessinateurs d'inventer des monstres. J'ai
demandé le même travail à mes enfants.
Outre le métier, il y a un autre point commun
entre vous et Adèle, c'est l'éditeur,
qui, pour elle comme pour vous, se trouve à deux
pas de Sainte-Sulpice...
Ca, c'est du « private joke ». Mais l'éditeur
qui est dessiné faisait déjà une
apparition dans « La véritable histoire
du soldat inconnu »…
Vous aimez faire des liens entre vos différentes
séries : Brindavoine, par exemple, qui, au départ,
ne faisait pas partie d’Adèle Blanc-Sec,
ou bien « Le démon
des glaces » qui
apparaît en tant que livre dans l'album, ou encore
cet hôtel « Chez Léo » qui évoque
Léo Malet dont vous avez adapté le fameux
Nestor Burma...
En effet. Quand Adèle prend le taxi, le chauffeur
lui dit : « C'est qu'elle est longue la rue Tolbiac,
et y'a souvent du brouillard en cette saison, ma p'tite
dame! » C'est une grosse plaisanterie. J'aime
effectivement faire passer un personnage d'un album à l'autre
parce qu'il n'arrive pas « tout nu ». Il
a un passé, il a vécu des histoires ailleurs.
Brindavoine, c'est pareil, il a sa propre histoire
et puis voilà qu'il se retrouve chez Adèle
Blanc-Sec. Ce qui est logique puisque cela se passe à la
même époque... C'est valable aussi pour
l'éditeur, ce n'est pas un petit nouveau qui
débarque...
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Propos recueillis par Benoît Mouchart
Reproduction interdite sans autorisation
préalable
Interview publiée dans Auracan n°10, Mai-Juin
1995
© Auracan 2004 - Graphic Strip 1995
Illustrations © Tardi, Casterman
Photo de l'auteur © Casterman
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