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Tarek

Sir Arthur Benton est, comme son nom l'indique, citoyen britannique. Or, il a choisi le mauvais camp : celui de l'idéologie nazie. Après la capitulation d'Hitler en 1945, prisonnier des alliés à Nuremberg, il n'accepte de parler qu'à son pire ennemi, le colonel de la Taille, membre du 2 e bureau. Ce récit documenté, psychologique et à suspense, traite de la guerre menée dans l'ombre entre services secrets alliés et allemand. Celle-ci commence en 1929 à Istanbul pour s'achever à Berlin dévastée, le 8 mai 1945.

Tarek, scénariste de cette nouvelle trilogie dessinée par Stéphane Perger et publiée par les éditions Emmanuel Proust, s'explique.

Sir Arthur Benton - T1

Comment as-tu rencontré le dessinateur Stéphane Perger ?

Stéphane est un ami d'enfance de Laurent Astier, et celui-ci était à l'époque mon voisin. Comme quoi, le monde est petit ! Il m'a mis en contact avec Stéphane qui avait déjà travaillé sur un « Poulpe » qui se termine dans le camp de concentration du Struthof en Alsace. En discutant avec lui, nous avons eu envie de raconter une histoire sur cette époque. Nous avons proposé le projet à plusieurs éditeurs, Emmanuel Proust a répondu positivement et nous avons signé chez lui.

Peux-tu nous faire le speech de ce tome 1 ?

Le tome 1, intitulé « Opération Marmara », se déroule en très grande partie à Istanbul ou, du moins, l'intrigue principale se situe dans cette ville qui, au lendemain de la Première Guerre mondiale, devient une sorte de carrefour où tout est possible : les nationalistes de tous les pays environnants y complotent contre leur gouvernement, les services secrets européens agissent dans l'ombre de la mosquée bleue, l'Union soviétique est toute proche et il serait fâcheux de voir les détroits tomber entre ses mains, la tension dans le pays est à son comble puisqu'une lutte à mort entre les partisans du Califat et le gouvernement d'Atatürk est engagée depuis 1924. Bref, la ville d'Istanbul devient le centre de plusieurs intérêts divergents ! Tout commence en fait à Nuremberg en 1945, ville ô combien symbolique du firmament puis du déclin des idées du NSDAP (parti nazi). La guerre est terminée, Berlin est en ruine, le nazisme a échoué dans sa tentative de dominer le monde durant 1000 ans ! Les Alliés ont capturé plusieurs dignitaires allemands mais aussi des nazis européens qui les ont aidés durant les 12 ans de cauchemar que l'Allemagne vient de vivre. Un Anglais, Arthur Benton, est interrogé secrètement dans un bâtiment destiné aux prisonniers sensibles ; il ne souhaite pas parler à n'importe qui, seul un homme peut le comprendre et écouter son récit : Marchand. (1)

Qui est-ce ?

L'officier en question est l'un des meilleurs agents du 2 e bureau. Celui-ci a poursuivi Benton dans toute l'Europe avant qu'il ne se fasse capturer (ou peut-être a-t-il préféré se rendre, qui sait ?.). Dans la salle d'interrogatoire, Benton, espion anglais qui a trahi son pays, sa famille et ses amis, lui raconte son parcours : Londres en 1929, la Suisse, Istanbul, la Bulgarie puis le Reich dans les années 1930. De 1929 à 1945, la vie de ce félon britannique embrasse les événements les plus tragiques et les plus marquants de la première moitié du XX e siècle. Le premier tome de cette trilogie raconte l'ascension d'Hitler en Allemagne, la compromission de certains hommes influents en Europe avec les idées néfastes défendues par le parti nazi, la lâcheté des démocraties anglaises et françaises face à l'agressivité manifeste du régime nazi mais aussi les troubles en Orient qui marqueront la fin de ce siècle. Benton et Marchand vont se livrer un duel à mort dans un monde où la guerre va devenir inévitable... (1)

Comment te sont venues l'idée et l'envie de cette histoire ?

J'ai une formation de médiéviste et d'historien de l'art à la Sorbonne. Par conséquent, le fait historique m'intéresse et, en particulier, les événements qui nous permettent de comprendre le monde dans lequel nous vivons. La situation actuelle, les différents conflits et antagonismes qui sévissent ça et là peuvent s'expliquer sous le prisme de ce conflit terrible qui voit les valeurs démocratiques et humanistes bafouées sur son propre continent. En outre, plus jeune, j'ai réalisé avec des camarades de classe au collège un film de 15 minutes sur les rescapés des camps de concentration. Nous avions alors rencontré des personnes qui ont dû me marquer puisque je me suis passionné pour ce moment de l'histoire dès l'âge de 14 ans. Notre film a obtenu un prix décerné par le comité national des déportés et anciens combattants. Bref, des rencontres et des moments émouvants m'ont marqué ! Notamment, une dame qui a sorti de sa commode sa tenue de prisonnière à Dachau. Ou encore un résistant espagnol qui s'est réfugié en France à cause de Franco pour finir en camp dans le sud avant de s'enfuir et d'entrer en résistance dès le début de la guerre. Depuis longtemps, j'ai envie d'écrire sur ce sujet : la bande dessinée m'offre la possibilité de parler de chose grave tout en restant didactique. Le dessin exprime des sentiments bien plus forts que des mots ; cette alchimie me convient parfaitement. « Sir Arthur Benton » n'est finalement que ma première histoire dont le propos s'inscrit fondamentalement dans la mémoire de chacun de nous. Ce n'est qu'un début car je suis en train d'écrire d'autres scénarii avec pour trame un moment clé de l'histoire. Certains sont signés, d'autres en discussion.

Pourquoi aborder l'univers complexe des services secrets alliés ?

Les services secrets par définition agissent dans l'ombre. Cette part d'ombre, de complots ou de manigances, m'attire car l'histoire officielle est écrite par les vainqueurs et ne tient pas forcément compte de ses propres travers. En outre, la BD n'a jamais vraiment abordée cette période en partant de ce point de vue, Pratt a raconté la guerre comme un reporter en se basant sur son vécu, d'autres la Shoa en retranscrivant des souvenirs, mais un récit fictif dans le quel la trame générale est véridique et les principaux acteurs inventés, il me semble qu'il n'existe que très peu, voire aucune BD. En règle générale, certains se sentent obligés d'ajouter du surnaturel aux nazis pour les rendre abjectes. La réalité est hélas pire que la fiction ! Tout ce qui se passe dans notre bande dessinée entre Benton et Marchand n'a jamais eu lieu officiellement. En revanche, les archives nous montrent de plus en plus l'implication d'Anglais, Américains ou Suisses dans la marche au pouvoir d'Hitler. « Sir Arthur Benton » n'est finalement qu'un récit fictif fortement inspiré de faits avérés dans une réalité historique réelle. Et seule une histoire qui se situe dans le monde caché des services de renseignements nous permet de jouer sur les aspects obscurs de cette période. (1)

Comment t'y prends-tu pour animer de nombreux personnages, et pour entraîner ton lecteur dans différents lieux (Londres, Berlin, Istanbul, Paris) en un seul album ?

Pour garder la cohérence, j'écris chaque parcours individuel des premiers et seconds rôles de sorte que j'ai une idée globale sur le devenir de chaque protagoniste. Deux lieux sont importants : la salle d'interrogatoire et celui dans lequel se trouve Benton. A partir de là, il est facile de faire évoluer tout ce monde. La plupart des noms, des faits et des endroits étant réels, il suffit de garder le fil conducteur des événements. Mon point de vue est celui de Marchand qui écoute Benton raconter des choses. Je pense aussi que le talent de Stéphane Perger et mon expérience ont permis d'avoir cette alchimie : un récit à tiroirs plus pertinent pour ce genre d'histoire. Enfin, avant de m'attaquer à ce projet - je sais aussi que le dessinateur a fait la même chose de son côté - j'ai lu plusieurs dizaines de livres, des centaines d'articles dans des revues d'histoire, et j'ai regardé quasiment la plupart des documentaires qui existent sur cette période.

Quelle sera l'évolution de cette trilogie ? As-tu déjà construit les trames des deux prochains tomes ?

Naturellement, j'ai imaginé toute l'histoire en tenant compte de la chronologie de la guerre. Le second tome se déroule essentiellement en Allemagne et en Pologne en 1942-43 (conférence de Wansee où la solution finale a été décidée, Ghetto de Varsovie) : il aura pour titre « Wansee, 1942 ». Le dernier et troisième tome se situe sur le front de l'Est et se termine à Berlin en 1945. Le rôle de la résistance allemande et polonaise ne sera pas occulté comme on a tendance à le faire. Résister dans l'un de ses pays était un acte voué à la mort, pourtant des gens, peu nombreux, ont refusé la barbarie !

Pourquoi imaginer un récit sombre, encré dans l'histoire, alors que tu nous avais jusqu'ici habitué à des créations plus ludiques, souvent destinées à la jeunesse ?

Le récit est sombre car l'époque dans laquelle se meuvent tous les personnages n'est pas joyeuse et le traitement graphique de Stéphane permet de rendre l'univers inquiétant et secret, tout comme ces hommes qui agissent dans l'ombre. Les deux approchent ne sont pas antinomiques, je pense être ludique en écrivant ce genre de récit. Croire que tout le monde connaît l'histoire de cette période ainsi que les horreurs de cette guerre est une erreur. Le livret explicatif à la fin de l'album est totalement didactique et citoyen puisqu'il montre qu'Hitler est arrivé au pouvoir par les urnes donc voter est l'acte qui par essence donne toute sa force à la démocratie. Il est vrai que je suis loin de mes univers plus jeunesse, mais je compte bien continuer. J'adore raconter des histoires pour les petits ! Actuellement, je travaille avec Aurélien Morinière et d'autres personnes sur des projets qui seront certainement chez un autre éditeur que Soleil.

Propos recueillis par Brieg F. Haslé en janvier 2005
Certains passages de cet entretien ont été initialement publiés, sous une forme partiellement différente, dans :
(1) « Bandes Dessinées Magazine » n°5 © Brieg F. Haslé - Bandes Dessinées Magazine - Soleil 2005
Tout le reste est Copyright © Brieg F. Haslé - Auracan.com, 2005

Portrait Tarek © Laurent Mélikian
Visuels © Tarek, Perger - Editions Emmanuel Proust

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