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Femmes de réconfort, par Jung Kyun-a (Au Diable vauvert)

Femmes de réconfort

Scénario, dessins et couleurs : Jung Kyun-a

Au Diable vauvert

Aux esclaves sexuelles de l’armée de l’Empereur, le Japon méprisant

Parfois, l’on se retrouve avec quelque album dans les mains dont le dessin n’attire pas spécialement, dont la thématique ne motive pas vraiment. Puis, allez savoir pourquoi, l’on commence à feuilleter, et l’on ressent un grand choc. Telle est la sensation éprouvée à la lecture de cet ouvrage.

Le drame présenté ici est peu connu. Pendant la Seconde Guerre mondiale, le Japon envahit une partie de l’Asie et impose son ordre militaire. Efficace, brutal, etc. Machiste aussi et surtout. Les soldats japonais avaient des besoins, les femmes des territoires occupés les ont satisfaits. Contre leur gré, malgré elles. Mais il ne s’agissait pas de débordements de quelques soldats ici ou là, mais bien de la mise en place d’une opération d’envergure avec la participation active de la hiérarchie militaire. En clair : de l’esclavage sexuel à grande échelle.

La polémique est venue sur le devant de la scène mondiale il y a quelques années quand quelques femmes ont décidé de se battre pour déterrer ce sujet honteux. Et depuis longtemps, trop longtemps, beaucoup trop longtemps, l’État japonais refuse de reconnaître les faits.

Telle est l’histoire du présent album. Donc, pas de surprise : la lecture est dure, sans concession, parfois insoutenable, et interpelle directement le lecteur. Une chose doit être soulignée : l’auteur a opté pour un graphisme dépouillé, et pour des cadrages particuliers mettant en relief certaines scènes. Tantôt la case est tout en longueur, écrasante, traduisant par là un sentiment d’enfermement individuel de ces femmes, qui ont tu leur douleur pendant quarante ans. Tantôt la case est ouverte, absente, montrant la volonté de parler, de se battre pour faire reconnaître l’infamie. Tantôt la voix est off, monocorde, qui dit la douleur, tantôt…

Ce traitement graphique prend le lecteur à la gorge, le sollicite, lui demande son assentiment pour le combat de ces femmes qui réclament juste un droit à la dignité. Et il ne faut surtout pas croire que cela ne concerne que des Asiatiques (nous n’évoquons même pas la notion des nombres) : des Européennes ont aussi subi cet esclavage sexuel, et ont porté depuis ce petit chapeau couvrant les baguettes de riz enfoncées dans leur crâne, qui symbolisaient l’appétit sexuel des soldats japonais. Consommer une femme comme l’on mange un plat.

Ce livre est sérieusement documenté, les notes sont omniprésentes
, avec des faits, des noms, des dates, des situations, des témoins, dont ce gynécologue japonais auteur d’un stupéfiant ouvrage sur les méthodes de prophylaxie des maladies sexuellement transmissibles dans l’armée, des rappels à l’Histoire. Plus la lecture avance, moins le lecteur a de doute et plus il plonge dans l’abîme. Il s’agit d’un véritable système d’État, mis en place par quelques militaires japonais zélés dans l’entre-deux guerres, dans le contexte d’une autre guerre qu’ils ont eux-mêmes suscitée, pour cause d’un besoin d’espace vital, d’expansionnisme effréné, de volonté colonialiste effrayante, de soif de richesses satisfaite par tous les moyens possibles, surtout les plus ignobles. Dans ce contexte, les femmes ont rapidement servi d’esclaves sexuelles, dans un système de plus en plus élaboré, avec des camps « dignes » de ceux dans lesquels l’Allemagne nazie a parqué et détruit les Juifs.

Hallucinant. Tout simplement hallucinant.

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Mickael du Gouret

coédition Au Diable vauvert - 6 pieds sous terre

16/10/2007