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Entretien avec Patrick Gaumer

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Patrick Gaumer © Brieg F. Haslé / Auracan.com
« Mon rôle n'est pas d'être exhaustif. Mon ouvrage doit simplement refléter la richesse du 9e art. »

Gentleman de la critique BD, Patrick Gaumer est l'auteur d'un gros bouquin totalement indispensable pour les amoureux du 9e art : le Larousse de la BD !

Alors qu'il vient de publier la 5e édition de son grand œuvre, Patrick Gaumer nous explique tout et revient, notamment, sur les nouveautés de cette nouvelle édition entièrement revue et corrigée... Une édition où Auracan fait son entrée !

Rencontre avec un érudit fort bavard mais terriblement passionnant...


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Dictionnaire mondial de la BD
édition 2010
© Gaumer / Larousse
Patrick Gaumer, nous vous avions surnommé il y a quelques années « le Monsieur Larousse de la BD » – l’expression a depuis été reprise partout ! –, racontez-nous la genèse de ce nouveau Dictionnaire mondial de la BD
Pour répondre, un peu longuement, à votre question, un petit rappel historique s’impose. En 1983, alors que je suis responsable de la partie BD de la librairie Temps Futurs (un des hauts lieux de la contre-culture parisienne fréquenté à l'époque par la fine fleur de Métal Hurlant), je me lie d'amitié avec Philippe Bronson, journaliste à Charlie Mensuel et Pilote. Philippe devient par la suite l'un des collaborateurs réguliers de Claude Moliterni. Au seuil des années 1990, Moliterni retrouve une ancienne connaissance, Philippe Schuwer, alors responsable éditorial chez Larousse (un grand bonhomme de l'édition, véritable puits de connaissances, une sorte de Pic de la Mirandole) et lui suggère de publier, avec l’aide de Bronson, un dictionnaire sur la bande dessinée. Pour des raisons personnelles, Philippe déclare très vite forfait et me propose de le remplacer. Nous nous partageons le travail, Moliterni et moi.

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Dictionnaire mondial de la BD
extrait de l'édition 2010
© Gaumer / Larousse
Et comment cela se passe-t-il ?...
Après quelques mois, Larousse m'informe de son inquiétude vis-à-vis des textes de mon camarade. J'avoue être alors dans une position délicate, car je ne suis pas à l’origine de cette aventure, mais Claude me rassure, me dit, avec sa faconde habituelle, qu'il n'y a aucun problème, etc. Sans rentrer dans les détails – Claude Moliterni nous a hélas quitté en janvier 2009 et n’est plus là pour donner son point de vue –, je préciserai juste qu’après un nouvel accord tripartite entre Larousse, Claude et moi, je me retrouve en charge de l'ensemble de l'écriture, Claude s’occupant de rechercher et de fournir la plupart des images. La première édition du Dictionnaire mondial de la bande dessinée paraît en 1994. On y trouve, en page technique, la mention suivante : « Les recherches iconographiques ont été supervisées par Claude Moliterni et Patrick Gaumer qui a assuré, pour sa part, la mise en forme et la vérification de l'ensemble des textes ». L'ouvrage est un succès et Larousse me demande de le remettre à jour. Ce sera chose faite en 1998. Un encadré dans la nouvelle édition met encore un plus les points sur les "i" : « Les recherches iconographiques ont été supervisées par Claude Moliterni et Patrick Gaumer, qui a assuré, pour sa part, l'écriture et la vérification de l'ensemble des textes ». Larousse me demande ensuite de rédiger, pour sa collection Guide Totem, un ouvrage thématique sur la BD. J’y sue quelques « larmes de sang » – pour reprendre une expression soufflée naguère par François Schuiten –, ayant eu, durant sa rédaction, un grave accident. La cohérence du livre s'en ressent, sûrement. Seul point positif, j’y développe une section sur la bande dessinée internationale qui me sera fort utile par la suite. En 2003, je réussis à convaincre Larousse de ressortir ce que je considère désormais comme mon dictionnaire. Le service juridique de Larousse règle divers détails (Moliterni reçoit une indemnité forfaitaire, mais ne peut plus revendiquer quoi que ce soit sur l'ouvrage). Afin qu'il n'y ait plus aucun problème, je refais même l'ensemble de l'iconographie (à l'exception de quelques images que j'avais déjà fournies). Larousse décide de rebaptiser l'ouvrage Larousse de la BD (je ne suis pas trop pour, mais bon, l’éditeur a toujours le dernier mot). J'en écris l'ensemble du corpus en noir et blanc, ainsi que la plupart des pages du cahier couleurs. Christian Marmonnier m'aide sur un double dossier consacré aux États-Unis et au couple France-Belgique francophone. Il rédige seul l'index (un travail colossal). Par correction, je fais préciser son nom dans la page technique de l'ouvrage. Pour ce nouveau Dictionnaire mondial de la BD, millésimé 2010, j’ajoute aujourd’hui le nom de Christophe Cassiau-Haurie avec lequel je co-écris le dossier Afrique du cahier couleurs. C'est une question d'honnêteté.

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Dictionnaire mondial de la BD
extrait de l'édition 2010
© Gaumer / Larousse
Est-il commode de suivre l’évolution du 9e art ? Vous réactualisez régulièrement votre Dictionnaire mondial de la BD… Cela bouge-t-il donc si vite dans le monde de la BD ?
C’est le moins qu’on puisse dire. En 1977, lorsque j’ai commencé comme libraire, le secteur était encore dominé par la presse et la production albums se limitait à quelques centaines d’ouvrages. En 2009, et selon les sources de notre ami Gilles Ratier, secrétaire général de l’ACBD, nous en sommes à près de 3.600 nouveautés… rien que pour cette année-là. La bande dessinée a énormément évolué, tant au niveau du fonds que de la forme. Le « roman graphique » est devenu un standard chez certains éditeurs, capitalisant ainsi sur le travail des pionniers « indépendants » ; le manga n’est plus un « phénomène », mais s’est imposé comme un genre à part entière, permettant ainsi à de nouvelles générations d’affirmer leurs différences ; le lectorat s’est progressivement féminisé, etc.

Comment s’y retrouver ?
Une hiérarchie s’impose et c’est ce que je propose dans mon livre. Établir un bilan, dresser les grandes lignes de force, mettre en avant une sorte de bédéthèque idéale. Au-delà de ça, à travers mon travail, je veux montrer que si la bande dessinée classique est encore loin d’avoir dit son dernier mot, elle n’est plus seule en piste. Il convient donc de garder les yeux, et l’esprit, ouverts vers ce qui se passe ailleurs. La mondialisation est également passée par là et permet de découvrir bien d’autres horizons.

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Dictionnaire mondial de la BD
extrait de l'édition 2010
© Gaumer / Larousse
Pourquoi recommander à l’amateur BD ayant acquis le « Gaumer 2004 » d’investir dans cette version 2010 ?
Tout simplement parce qu’entre-temps quelques milliers de nouveautés ont été publiées, toute une génération d’auteurs est apparue ; des phénomènes nouveaux, des plus marquants, se sont développés ou amplifiés… la vague du « roman graphique » (une appellation parfois galvaudée, tant elle regroupe d’ouvrages radicalement différents), ou bien encore la reconnaissance de la bande dessinée asiatique… la production japonaise, bien sûr, mais aussi le manhua chinois et le manhwa coréen auxquels je consacre de larges dossiers, etc. J’ai également scindé les parties consacrées à la Belgique francophone et à la France du cahier couleur, ce qui me semblait plus juste, historiquement et culturellement. Le chapitre Afrique qui est inédit, mérite, il me semble, le détour. Outre les nouvelles entrées, j’ai réactualisé plusieurs centaines de fiches, parmi lesquelles quelques-unes que je pensais « terminées » et qu’il m’a fallu solidement étoffer à la suite de découvertes récentes… On m’a ainsi signalé que le dessinateur de Bécassine, Joseph Porphyre Pinchon, avait un frère prénommé Émile, spécialisé dans la sculpture funéraire, et qu’André Daix, le créateur de Nimbus, après quelques déboires à la Libération, avait poursuivi sa carrière au Portugal durant plusieurs dizaines d’années. J’adore ce genre de trouvailles ! Au final, j’ai ajouté pas moins de 800.000 signes (les pigistes apprécieront) sur une centaine de pages supplémentaires.

Quelles sont les principales nouvelles entrées du « Gaumer 2010 » ? Pouvez-vous nous les détailler rapidement...
Rapidement, rapidement, comme vous y allez mon cher Brieg ! Il y en a des dizaines et des dizaines ! Disons qu’on y trouve de la bande dessinée néo-classique (Denis Bajram, Philippe Delaby, Matthieu Bonhomme, Ralph Meyer…), une nouvelle vague de scénaristes, de Xavier Dorison à Fabien Vehlmann, une nouvelle génération d’auteurs qui passe par Alfred, Lisa Mandel, Christian de Metter, Sylvain Savoia, Jean-Denis Pendanx, David Prudhomme ou Bastien Vivès, quelques séries jeunesses oubliées lors d’éditions précédentes (de l'Inspecteur Bayard à Max et Lili). J’y ai rajouté des « grands anciens » comme le Franco-Russe Caran d’Ache ou le Québécois Joseph Charlebois, de nombreux compléments, notamment cinématographiques, dans la partie « Comics », des sites Internet, quelques revues et beaucoup, beaucoup de mangas.

Pourquoi choisir tel auteur et ne pas intégrer tel autre, pourquoi tel titre et non un autre ?
Je privilégie toujours les « modèles » aux « suiveurs ». Mon rôle n’est pas d’être exhaustif. L’ouvrage doit simplement refléter la richesse de ce mode d’expression. L’ouvrage s’adresse aux passionnés, certes, mais aussi à ceux qui s’y connaissent moins. Comment s’y retrouver dans cette production pléthorique, cette histoire qui s’étale désormais sur près de deux siècles. Les enseignants, les étudiants, les journalistes, les chercheurs, les bibliothécaires et les libraires – pour ne citer qu’eux ! –, mais aussi les simples curieux, doivent tous pouvoir s’y référer, y trouver leur compte.

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Maurice Horn, historien franco-américain de la BD, et Patrick Gaumer au Musée d'art et d'histoire
du Judaïsme, octobre 2008
© Laurent Mélikian pour Auracan.com

Vous avez aussi, il me semble, « viré » certaines notices ? Pouvons-nous revenir sur ce point, et comment expliquez-vous vos choix ?
Je n’aime pas le terme de « viré » qui pourrait sous-entendre une sanction quelconque. Pour des raisons techniques, l’actualisation des entrées étant de plus en plus « mangeuse de place », il m’a fallu élaguer, à la marge, quelques rares entrées secondaires. Un exemple, sur la lettre A, j’ai supprimé les « Ahlalàààs », de petits êtres velus apparus dans le Canard sauvage, puis dans Achille Talon Magazine. Dargaud en avait publié un seul ouvrage en 1977. Je ne crois pas que son auteur Derib, à qui, outre son entrée personnelle, je consacre deux articles à Buddy Longway et Yakari, m’en veuille. Cette place gagnée sur le A m’a permis, entre autres, de consacrer une entrée à Auracan !

Et nous vous en remercions vivement !

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AURACAN
REVUE D’ÉTUDES - SITE INTERNET

Version papier - Graphic Strip asbl, n°1 : mai 1990
Graphic Strip asbl, n°23 : avril-juin 1999 - Belgique
Version Internet - Dépôt du nom : 26 octobre 1999 - Belgique-France

Dans son premier numéro de 24 pages, publié en 1990, Auracan se livre à une interprétation sur son titre. Il serait l’incarnation du véritable dieu de la bande dessinée. Pas moins. Ce galop d’essai – réalisé en collaboration avec l’asbl Centre Hippique de l’Abbaye et la Province de Brabant –, offre sa une à Durango*, d’Yves Swolfs*. Marc Carlot en assure la direction de publication et la rédaction en chef. Il faut ensuite attendre 1993 (n°2, daté de novembre-décembre) pour que cette revue d’études étoffe sa pagination (44 pages) et son équipe. Dimitri Carlot, Turgay Kurt et Marc Verhofstede participent aux premiers conseils de rédaction. En 1995, Nicolas Anspach y signe ses premiers articles. En 1997 (n°17, mai-juin 1997), celui-ci en devient le secrétaire de rédaction. Au sommaire : de courts entretiens, des dossiers, des planches d’amateurs et les récurrentes « indiscrétions de Stanley Graphic ». Privilégiant la bande dessinée belgo-française, Auracan se poursuit en version papier jusqu’au n°23, daté d’avril-juin 1999.

Le 26 octobre 1999, son nom est déposé, par Marc Carlot / Graphic Strip, en tant que site internet : « Auracan : toute l’actualité de la bande dessinée ». Quelques mois plus tard, à l’aube de l’été 2000, Auracan.com fait son apparition sur la toile. Carlot en reste le maître d’œuvre, soutenu par Anspach et Brieg F. Haslé qui assure la co-rédaction en chef française. On y croise ensuite les signatures de Michel Nicolas et Manuel F. Picaud. Les inamovibles chroniques albums et « indiscrétions de Stanley Graphic » côtoient divers entretiens ; la rubrique « C’était comment à... » se consacre aux festivals et animations ; la section « Avant-goût » se réserve la prépublication partielle d’albums tout public.

Patrick Gaumer, Dictionnaire mondial de la BD, Larousse 2010


Mais comment gérez-vous les éventuelles réactions d’auteurs reconnus par la critique et le grand public mais qui ne sont pas dans votre ouvrage ?

Très bien. Je n’ai aucun état d’âme de ce côté. Je me réserve le droit de retenir, ou non, telle ou telle série, tel ou tel auteur. Ce qui ne veut pas dire que je ne sois pas à l’écoute, curieux de ce qui se passe dans le milieu, tant dans la zone francophone que dans le reste du monde, bien au contraire, mais c’est à moi de décider qui figurera, ou non, dans mon ouvrage. Un exemple simple : dans la dernière édition de mon Dictionnaire mondial de la BD, malgré le succès public de la série les Blondes, je me suis contenté d’un simple renvoi à leur scénariste bicéphale Ange, préférant ainsi consacrer plus de place aux entrées Black Jack et Blacksad, deux autres séries situées également sur la lettre B, mais qui m’apparaissent qualitativement et historiquement plus essentielles. Je me méfie aussi du côté « critique » qui a parfois tendance à encenser tel ou tel auteur « à la mode ». Cela ne m’empêche pas, au demeurant, d’offrir une place importante à des auteurs plus « pointus » comme Ludovic Debeurme, Patrice Killoffer, Linda Medley, Gipi, Yoshihiro Tatsumi ou Morvandiau… Tout est question d’équilibre. Lorsque, dans ma préface, je précise ignorer tout esprit de chapelle, ce n’est pas une simple formule. Je tiens à ma liberté.

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Dictionnaire mondial de la BD
extrait de l'édition 2010
© Gaumer / Larousse
Lorsqu’on publie une telle somme, vous le savez, les critiques sont légion ! Pourquoi consacrez-vous des notices à certains éditeurs et pas à d’autres ? Je pense notamment à l’absence d’une notice « Guy Delcourt » alors que Georges Dargaud et la maison d’édition qui porte encore aujourd’hui son nom ont les honneurs de votre ouvrage…
Vous aurez noté que Georges Dargaud et Guy Delcourt n’appartiennent pas tout à fait à la même génération ? Je n’ai, pour l’heure, consacré des entrées particulières qu’aux « grands anciens ». Georges Dargaud, bien sûr, mais aussi Robert-Louis Casterman, Raymond Leblanc, le cofondateur du Lombard, Charles Dupuis, Paul Winkler, le créateur d’Opera Mundi, William Randolph Hearst, un des grands patrons de la presse américaine (immortalisé par Orson Welles dans son Citizen Kane) ou bien encore William M. Gaines, un éditeur courageux qui a su résister aux pressions du maccarthysme. C’est vrai que Guy Delcourt, l’homme, n’a pas son entrée spécifique. Et alors ? Il ne me semble pas que la production Delcourt soit sacrifiée. Bien au contraire ! J’ai même largement étoffé sa présence, dans cette édition, via des séries comme Carmen McCallum, Fruits Basket, Hellboy ou Golden City, des auteurs comme Cyril Pedrosa, Kordey ou Lisa Mandel. N’oublions pas non plus les précisions historiques figurant dans le chapitre France du cahier couleur où est développée, entre autres, l’expansion du trio Glénat, Delcourt et Soleil. J’y évoque également, car il ne faudrait surtout pas les oublier, ni confondre, parfois, qualité et quantité, le travail effectué par des éditeurs comme Futuropolis (première et deuxième « saisons »), L’Association, Cornélius, Rackham, Vertige Graphic, ça et là, Actes Sud, FLBLB, etc. Par ailleurs, rappelons la dimension internationale de l’ouvrage. Si je veux un jour inclure des fiches Éditeurs, il me faudra bien la prendre en compte et traiter de labels nord-américains comme Fantagraphics et Drawn & Quarterly, d’empires japonais comme Shueisha et Kodansha, etc. Pourquoi, en effet, se limiter aux éditeurs francophones ? Arrêtons de croire que nous sommes le nombril du monde !

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Dictionnaire mondial de la BD
extrait de l'édition 2010
© Gaumer / Larousse
Vous faites aussi, désormais, une place très large aux bandes dessinées d’origine asiatique… L'actuel marché francophone ne pouvait vous permettre de vous en passer ?...
C’est déjà une évidence depuis pas mal d’années. Dès l’édition de 1994, une vingtaine d’entrées japonaises sont consacrées à des auteurs comme Osamu Tezuka, Gô Nagai ou Katsuhiro Otomo. En 1998, ce chiffre fait plus que doubler, intégrant des séries comme Dragon Ball, Video Girl ou Astro Boy. Dès 2004, le Larousse de la BD proposait plusieurs dizaines de fiches. Aujourd’hui, le Dictionnaire mondial de la BD accueille des « blockbusters » comme Deathnote, Fullmetal Alchemist, Nana, Naruto, One Piece ou Satan 666 ; des auteurs comme Kaiji Kawaguchi (Zipang) ou Oh ! Great (Air Gear) et même ses principaux termes techniques (shôjo, shônen, seinen…). Le Coréen Kim Dong-hwa, dont j’adore la Bicyclette rouge, fait également son entrée. J’ai également travaillé sur un large dossier inédit consacré à la Chine et à Hong Kong (deux productions radicalement différentes). Cela m’a pris plusieurs mois de recherche et d’écriture, mais m’a procuré beaucoup de plaisir.

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Dictionnaire mondial de la BD
extrait de l'édition 2010
© Gaumer / Larousse
Quelle est votre principale méthode pour vérifier vos sources ? Contactez-vous systématiquement les auteurs, ou leurs ayant droits lorsqu’ils ne sont plus de ce monde ?
Cela peut m’arriver, mais c’est loin d’être systématique. Curieusement, les auteurs – ou pire leurs ayant droits qui ont parfois tendance à enjoliver la réalité – ne sont pas les plus à même d’établir leur bibliographie. Il convient, de toute manière de vérifier, au maximum, sur pièce. Je préfère les questionner sur leur biographie, là, c’est vrai qu’il y a moins de risque d’erreur. Il s’agit parfois d’un détail, une date ou un lieu précis de naissance, etc., mais ce sont ces détails qui font la différence, qui garantissent la fiabilité, la crédibilité de l’ouvrage. Pour revenir à ma méthode de travail, je vérifie encore et toujours mes sources et croise les informations. Internet constitue désormais une source supplémentaire d’information, mais il faut aussi s’en méfier, certaines bêtises y étant répétées à l’envi. La complicité de correspondants internationaux, chercheurs émérites ou grands amis – Michel Kempeneers, Leonardo De Sá, Ilpo Koskela, Kees Kousemaker, Antonio Martin ou Joost Swarte, pour ne citer qu’eux – m’est également indispensable. Il n’y a pas de secret, un tel ouvrage implique beaucoup de travail – plusieurs dizaines de milliers d’heures –, et énormément de rigueur.

Pourquoi confiez-vous à d’autres (je pense notamment à Christian Marmonnier) certaines parties de votre ouvrage ? Songeons au cahier central de 96 pages en couleurs qui comprend des articles sur les bandes dessinées étrangères…
Je connais Christian Marmonnier depuis plus de 20 ans. En dehors du dictionnaire, nous avons eu, à plusieurs reprises, l’occasion de travailler ensemble sur des livres ou des revues. Je n’ai jamais eu le moindre souci avec lui, tant relationnel que professionnel. Lorsqu’en 2003, je me suis retrouvé pris par le temps pour la rédaction du cahier couleurs et, surtout, la mise en forme de l’index, j’ai fait naturellement appel à ses compétences. Il n’a pas non plus un ego surdimensionné et ça repose. C’est un grand ami et je sais que je peux lui faire confiance. Pour l’édition 2010, j’ai également fait appel à Christophe Cassiau-Haurie avec lequel j’ai correspondu, puis rédigé le dossier Afrique. Là, c’est un autre cas de figure. J’avais découvert ses écrits dans la revue Africultures. Je les trouvais bien faits, bien documentés, et, plutôt que de partir de zéro et de devoir tout bâtir, je me suis dit que nous serions plus forts à deux. Christophe ne m’a pas déçu. Lorsque nous avons commencé notre collaboration, il travaillait comme conservateur à l’île Maurice. Depuis, nous avons continué à correspondre par mail, même si nous ne nous sommes toujours pas rencontrés !

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Denis Plagne, rédacteur en chef de l'Avis des Bulles, et Patrick Gaumer - Angoulême 2010
© Laurent Mélikian pour Auracan.com

En sus des nouveaux auteurs et nouvelles séries intégrées, vous présentez également de nouveaux magazines et, je crois pour la première fois, quelques sites Internet d'infos BD dans cette mouture 2010. Quels sont-ils et pourquoi avoir voulu les mettre en avant ?

Lanfeust Mag, par sa cohérence éditoriale, méritait un coup de chapeau. À l’heure où les revues d’études disparaissent l’une après l’autre – l’une des plus anciennes, le Collectionneur de bandes dessinées (CBD) a tiré sa révérence en 2008 –, il m’importait de souligner le travail réalisé par les passionnés bénévoles de l’Avis des Bulles et de Papiers Nickelés. L’information et l’actualité bande dessinée passant aussi par le Net, il m’a également semblé nécessaire de mettre en avant ActuaBD, BDzoom... et Auracan.com, trois sites que je juge très complémentaires.

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Dictionnaire mondial de la BD
extrait de l'édition 2010
© Gaumer / Larousse
Avant de conclure, précisons que vous êtes membre de l’ACBD, l’Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée. Pourquoi ce groupe de critiques décernant chaque année depuis 1984 le Grand Prix de la Critique n’a toujours pas eu le droit d’entrer dans votre dictionnaire ?
Confronté à un problème de place – la question est toujours récurrente sur la lettre A, qui, servant de modèle, doit être livrée bien en amont –, j’ai dû me résoudre à ne pas traiter cette auguste assemblée. J’ai en revanche mentionné, tant que faire se peut, les principaux Grands Prix de la Critique au gré des entrées concernées. Vous n’auriez tout de même pas voulu que je supprime la fiche Auracan ?!!  Reste tout de même un cas de conscience. Si j’établis un jour une entrée spécifique sur l’ACBD, il me faudra également mentionner, par mesure d’équilibre, des associations importantes en Italie, aux USA… ou sur le Net (je songe notamment au forum PlatinumAgeComics). Peut-être dans l’édition suivante ?...

Pour conclure, certains auteurs vous font-ils des avances ou des propositions déraisonnables pour entrer dans votre Larousse de la BD ?!
Je suis incorruptible ! Il m’est arrivé d’être interpellé, parfois indirectement, par des auteurs ou des éditeurs qui « estiment » devoir figurer dans mon livre. Je n’aime pas blesser les gens, mais, pour rester crédible, il convient de ne jamais céder aux pressions. Mon ouvrage se veut généraliste et surtout pas le reflet d’un seul courant !

Propos recueillis par Brieg F. Haslé en mars 2010
Tous droits réservés. Reproduction interdite sans autorisation préalable
© Brieg F. Haslé / Auracan.com
Remerciements à Laurent Mélikian

Patrick Gaumer sur Auracan.com :

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Brieg F. Haslé
24/04/2010