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Entretien avec Nicolas Vadot

Nicolas Vadot
Nicolas Vadot © Marc Carlot / Auracan.com
200 dessins qui fâchent... : amusent, interpellent, font rire et même pleurer, par Nicolas Vadot (Renaissance du Livre)

« Le dessin de presse, c'est parler de problèmes d'adultes avec un outil d'enfant. »

Avant d'être un auteur de bande dessinée (Norbert L'Imaginaire, 80 jours, 9 mois), Nicolas Vadot est dessinateur de presse. Il travaille depuis 1993 pour l'hebdomadaire belge Le Vif / L'Express et depuis 2008 pour le quotidien économique L'Echo. Un recueil de "200 dessins qui fâchent" est sorti en novembre 2010 à La Renaissance du Livre. Nous avons saisi l'occasion pour découvrir les dessous de ce métier qui occupe la majeure partie de son temps.

Dessin pour l'Echo du 4/11/2010

Vous revenez d'Australie où vous avez séjourné pendant près de 6 ans. Comment fait-on pour suivre l'actualité belge de si loin ?

Au lieu d'acheter mes journaux, de les lire pendant 2 heures et de réaliser mon dessin, j'ai utilisé Internet pour me connecter à l'actualité. J'ai conservé cette habitude. Je lis en permanence les quotidiens en ligne comme Le Soir, La Libre, L'Equipe, Libé, Le Monde. Je complète parfois avec des sites de presse américains ou australiens. J'écoute aussi la radio sur le web (Matin Première et l'émission du soir sur la radio nationale belge). L'actualité est beaucoup plus réactive qu'il y a 7 ou 8 ans. Il m'arrive parfois de jeter un dessin parce que l'actu a bougé. En même temps, notre travail va contre cette instantanéité. On demande aux dessinateurs de presse de trouver une idée qui va durer plus longtemps. L'exercice est délicat. On peut avoir un dessin qui sera ringard en 24h, comme un autre qui sera prémonitoire.

Dessin pour Le Vif/L'Express du 7/5/2010

Les 8 à 10 heures de décalage horaire ne vous posaient pas de problème ?

Mes journées étaient complètement décalées. Je me levais à 6h. Le matin, j'allais courir, faire mes courses... Ma journée de travail commençait vers 14h après une bonne sieste, pour se terminer vers 2h du matin. Avec des enfants de 18 mois et 3 ans, je vous laisse imaginer la taille de mes nuits. C'est une des raisons pour lesquelles je suis revenu en Belgique. Bruxelles, malgré ses embouteillages et ses routes cabossées, m'a manqué quand j'étais à Canberra.

Ce qui est amusant, c'est que vous analysez la politique belge sans être Belge vous-même...

Je suis né dans la banlieue de Londres d'une mère britannique et d'un père français. Je suis Australien depuis juin 2010. Plus j'empile les nationalités, plus je peux combattre le nationalisme ! Je suis arrivé à Bruxelles vers l'âge de 17 ans, suite à un changement de poste de mon père. J'ai terminé mon cycle secondaire au Lycée Français, puis j'ai entrepris des études artistiques à l'ERG (Ecole de Recherche Graphique) de 1989 à 1993. J'ai vécu 16 ans dans la capitale belge avant de partir pour l'Australie, le pays d'origine de mon épouse. L'avantage, lorsque vous regardez l'actualité depuis l'autre bout du globe, c'est que ça vous aide à relativiser beaucoup plus ce que vous voyez.

Est-ce qu'il y a des sujets imposés ou au contraire interdits ?

A L'Echo, on me demande d'avoir un lien avec l'économie, même s'il est ténu. A de rares exceptions près, on n'y prend pas de dessins de pure politique internationale. On me demande avant tout d'être drôle. Les lecteurs sont surtout des hommes de 30 à 50 ans. Je place plus facilement des dessins à caractère plus sexuel dans ce quotidien. Le vocabulaire financier est très lié au sexe: bourse, pénétration d'une entreprise...
Au Vif, le lectorat est plus large (à partir de 10-12 ans). On va donc me refuser des sujets trop sexuels. Je réserve les matières purement économiques à L'Echo.
Généralement, je suis censuré quand il s'agit de sexe, de sacré, ou plus insidieusement des syndicats ou des enseignants.
Je suis Français et profondément républicain. Même si je ne suis pas ouvertement antimonarchiste. Je ne donne pas une idée très reluisante de la Monarchie. En Belgique, elle garde un certain rôle politique aujourd'hui. Mais je ne prive pas d'exprimer ce que je pense. Cependant, je ne cherche jamais à provoquer pour provoquer. Ce n'est pas mon métier. Je cherche uniquement à faire réagir quand il y a un politiquement correct ambiant qui fait que les gens s'arrêtent de penser.

Contrairement à d'autres dessinateurs de presse qui ont un trait "jeté" assez brouillon, vous aimez soigner vos dessins.

Il y avait une sorte de loi non écrite qui voulait qu'un dessin de presse se doive d'être bon, mais pas forcément joli. Personnellement, je ne suis pas d'accord. Pour moi, plus un dessin est attractif, plus il aura de chance d'atteindre sa cible. La presse a énormément évolué, même graphiquement, depuis 30 ans. Mais, en France, on dessine pour la presse comme il y a 30 ans. C'est un peu ringard. En Belgique, on a tout un héritage issu de l'âge d'or de la bande dessinée. Par mes études de BD, j'appris mes classiques et donc, notamment Hergé. Ce qui est fantastique dans son travail, c'est l'efficacité. La ligne claire était très peu utilisée dans le dessin de presse. Je l'ai adoptée par souci de lisibilité et d'efficacité.

Dessin pour Le Vif/L'Express du 8/1/2010

Quel est le rôle d'un dessinateur de presse dans un journal ou un magazine ?

Mes rédactrices en chef me disent que je sers de porte d'entrée au journal. Au Vif, j'occupe la page 3 et la page de fin. A l'Echo, je suis en page 2. Si je réussis à capter le lecteur, je vais l'aider à entrer et à poursuivre sa lecture. La force du dessin de presse, c'est manier l'ironie. C'est de parler de problèmes d'adultes avec un outil d'enfant, le dessin.

Avez-vous des réactions des personnes que vous caricaturez ?

C'est rarissime. Je ne cherche pas non plus leur contact, parce que je pense qu'il faut avoir une ligne étanche. Et même quand je les rencontre, j'essaie de ne pas trop parler avec eux parce que tout à coup le rapport deviendrait différent. Je ne dessine pas pour le microcosme ou le monde politique, mais pour le lecteur. Et il ne rencontre pas Elio Di Rupo ou Didier Reynders tous les matins en achetant son pain. Moi non plus ! J'essaie de garder une distance pour garder tout esprit critique.

Dessin pour L'Echo du 2-12-2010
Propos recueillis par Marc Carlot en octobre 2010
© Marc Carlot / Auracan.com, 2010
Tous droits réservés. Reproduction interdite sans autorisation préalable
Illustrations © Nicolas Vadot

Pour en savoir plus : le site de Nicolas Vadot

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Marc Carlot
08/12/2010