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Entretien avec Denis Van P

« On parle des affres de l'adolescence, imaginez la douleur permanente de Joseph Carey Merrick... »

On croyait tout savoir de la vie d'Elephant Man depuis le film de David Lynch. Or c'est une autre image, tout aussi touchante, que nous en donne Joseph Carey Merrick, le très beau premier album publié de Denis Van P et qui a bénéficié de la confiance des édinautes de Sandawe. Emouvant, secouant, interpellant, les qualificatifs comme les sentiments se bousculent pour évoquer ce vrai petit bijou. C'est dans le cadre de l'exposition qui lui est consacrée jusqu'au 21 juillet, à la librairie BD-World de Waterloo (B), que nous avons rencontré Denis Van P.


Denis Van P. © Pierre Burssens
Denis Van P. à la Librairie BD-World de Waterloo © Pierre Burssens / 2013


En découvrant le dossier qui complète l'album Joseph Carey Merrick, on mesure que c'est un projet qui vous a accompagné très longtemps…

Effectivement, comme la plupart des gens, j'ai découvert l'histoire d'Elephant Man à travers le film de David Lynch, qui m'avait beaucoup impressionné et donné l'envie de lire la biographie de Joseph Carey Merrick. J'étais très jeune à l'époque, je n'ai pas tout compris mais je me suis attaché au personnage. En 2004, quelque peu lassé par un projet de série qui me paraissait trop lourd à ce moment, j'ai eu envie de me consacrer à un one-shot et j'ai repensé à Merrick. Et en relisant la biographie en question, je me suis rendu compte qu'il y avait vraiment là une matière qui pouvait être exploitée en BD.

 dessin du personnage © Denis Van P. / Sandawe
dessin du personnage © Denis Van P. / Sandawe
David Lynch n'avait pas tout montré ?

Non, le film présente toute la misère de Joseph Carey Merrick adulte, et sa rencontre avec le docteur Frederick Treves qui, le premier, a posé un acte favorable à celui en qui tout le monde voyait un monstre, et lui a permis de finir sa vie dans des conditions confortables. En relisant la biographie, j'ai mesuré que ce qui m'intéressait particulièrement, c'était l'enfance de Joseph, avec le développement de sa maladie et, parallèlement, la progression de son rejet par les autres et, en conséquence, de sa marginalisation. Ce thème du rejet, on peut le rapprocher de l'adolescence de chacun, quand le corps, l'apparence constitue une sorte de carte de visite entre soi et les autres. On parle des affres de l'adolescence, imaginez quelle a dû être la douleur permanente du personnage vis-à-vis des autres mais aussi de lui-même !

L'album comporte notamment une séquence qui se déroule à Bruxelles...

Et c'est un épisode-clé de l'existence de Merrick. Comme, à ce moment, l'exposition de « monstres » est interdite en Angleterre, Sam Torr le confie à un autre forain qui va le spolier du peu qu'il possède. Joseph touche alors le fond de la misère, il ne lui reste plus que de quoi rentrer à Londres, et la vieille carte de visite de Treves. Et c'est ce qui va le sauver...

 essai de couverture © Denis Van P. / Sandawe
essai de couverture © Denis Van P. / Sandawe
Le Londres victorien a progressivement gagné un espace dans notre imaginaire, avec Sherlock Holmes, Jack l'éventreur ou même Peter Pan...

C'est une époque extrêmement dure, avec d'énormes contrastes sociaux aussi. On peut facilement  imaginer ce qui pouvait se dégager de certaines ruelles ou quartiers londoniens envahis par le smog, l'image d'un monde sans pitié duquel pouvait surgir une forme d'animalité, le côté brut, primaire des gens… Il y a des bâtiments ternes, un aspect boueux...c'est, si je puis dire, un bon terreau pour des histoires sombres ou désespérées...

N'était-ce pas une gageure d'aborder un tel sujet dans un style semi-réaliste?

J'ai essayé d'imaginer l'album traité de manière réaliste, et il me semblait que ça pouvait affadir le propos. Mon dessin a été très influencé par les personnages de l' « école de Marcinelle », mais en tant que lecteur, je déplorais un peu le côté trop « lisse » de ces héros. Ca a changé avec l'arrivée de séries comme Soda, Broussaille ou Théodore Poussin. Si on regarde Soda, c'est un flic de bas étage, handicapé, qui se retrouve parfois franchement plongé dans la noirceur. Je trouve que son dessin semi-réaliste accentue encore ces éléments dramatiques, et les rend peut-être, paradoxalement, plus réalistes...

 nouvelle couverture © Denis Van P. / Sandawe
nouvelle couverture © Denis Van P. / Sandawe
Quel a été l'apport de Serge Perrotin dans le scénario ?

Pour vous répondre, je dois reprendre l'histoire du projet. En 2006, alors qu'une bonne partie des planches était réalisée, j'ai présenté le dossier auprès des éditeurs traditionnels qui n'ont pas été très...réactifs. Pour différentes raisons j'abandonne le projet fin 2006 jusqu'à ce qu'un ami me parle de Sandawe, éditeur participatif, en 2010. Le contact est vite établi avec Patrick Pinchart (fondateur de Sandawe et ancien rédac ‘chef de Spirou) qui est intéressé mais émet quelques réserves quant à la noirceur de l'histoire et à un manque de ressorts dramatiques. Pour moi, même si je le comprenais, la noirceur était carrément l'univers de Joseph Carey Merrick, et l'histoire en elle-même était dramatique... Patrick m'a proposé de travailler avec Serge Perrotin et on est vite tombés d'accord sur les aménagements à apporter, et notamment d'accorder plus de place à l'évocation de la « rédemption » de Joseph, aidé par Frederick Treves. Lynch l'avait abordé dans le film, il aurait finalement été idiot d'éluder cette partie de la destinée d'Elephant Man.

Vous évoquez Sandawe, éditeur participatif. Comment avez-vous vécu cette période de financement ?

Globalement de manière très sereine. Il y a eu une petite période de doute, à un moment où la participation des édinautes ralentissait un peu, mais je dirais que ça a démarré très vite, et puis ça a repris. Il a fallu un peu plus d'un an pour que soient atteints les 75 % du montant qui constituent le feu vert à l'édition de l'album. Et entretemps, j'ai vraiment récolté énormément d'encouragements et de bienveillance de la part des édinautes.

 aquarelle Bulles en tête © Denis Van P. / Sandawe
aquarelle Bulles en tête © Denis Van P. / Sandawe


L'accueil de l'album par la critique est généralement très bon. Cela vous permet-il d'envisager l'avenir différemment ?

Je travaille sur un autre projet. J’ai achevé les deux-tiers des planches. Il s'agit d'une histoire difficile à "catégoriser", un drame d'époque victorienne qui fait à nouveau la part belle aux émotions. Je dois terminer le dossier, puis le présenter. J'espère évidemment que ce qui se passe autour de Joseph Carey Merrick m'aidera au moins à susciter plus d'attention auprès des éditeurs. J'ai parlé de ce nouveau projet à Serge Perrotin, dont l'avis est positif. De toute façon, je continuerai à dessiner. Je sais que ça peut surprendre d'avancer autant sur un projet avant de le présenter, mais j'ai l'impression que pour moi, ne présenter que deux ou trois planches signifierait un manque d'attachement à celui-ci. Et je m'attache beaucoup à mes histoires !

 
A lire aussi: la chronique de Joseph Carey Merrick
Propos recueillis par Pierre Burssens le 16 juin 2013
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© Pierre Burssens / Auracan.com
Merci à Denis Van P. pour les visuels transmis
visuels tirés de Joseph Carey Merrick ©
Denis Van P. / Sandawe
Coordination rédactionnelle © Manuel Picaud
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Pierre Burssens
25/06/2013