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Entretien avec Joël Gregogna

Corto l'initié

« Je ne savais personnellement pas lire une île avant d’avoir pénétré dans le monde de Corto. »

Joël Gregogna vient de publier aux éditions Dervy, une filiale du groupe Albin Michel, Corto l’initié, un ouvrage sur le personnage fétiche de Hugo Pratt. Pour Auracan.com, il raconte son intérêt pour la bande dessinée, son enfance, son ouverture sur le monde, et apporte des clés pour comprendre cette œuvre majeure. Un entretien riche et étonnant.

Vous publiez un ouvrage imposant sur Corto Maltese, mais le communiqué de presse n’est pas disert en ce qui vous concerne. Ma première question porte non sur lui, mais sur vous : simplement, qui êtes-vous ?
Je suis né en 1947. J’ai un parcours méditerranéen, en passant par la Tunisie, l’Italie, la Corse, la France, avec des études littéraires, de droit, d’histoire et de psychologie. Aujourd’hui, je suis avocat, et investi dans la société civile, dans un certain nombre d’associations, dont l’une permet aux handicapés de faire de la voile. Par ailleurs, j’ai commencé à écrire très tôt, des poésies, des dessins de presse, des communications sous forme d’articles, un livre aussi, Synfilein (en cours de réédition), un ouvrage de réflexions qui a été écrit de 1986 à 1992, d’autres écrits, mais aussi des chansons engagées que je chantais place de la Contrescarpe à Paris dans les années 1960. Un parcours très banal en fait.

Ce parcours peut s’apprécier comme un premier lien avec Corto…
Oui. Il devait me faire obligatoirement croiser la route de Corto, à un moment donné. Le problème est de savoir si nous n’avons pas tous un peu de Hugo Pratt, ou plutôt un peu de Corto Maltese en nous. Nous nous retrouvons tous un peu dans ce personnage. C’est peut-être pour cela que nous ressentons tous une telle empathie avec lui.

Corto Maltese

Comment avez-vous découvert Corto ?
Je suis un grand amateur de bandes dessinées, j’ai quelques livres de BD de Marcinelle en édition originale, que l’on m’avait achetés quand j’étais enfant. La BD a été importante pour moi : Spirou, Tintin, Les Histoires de l’Oncle Paul ont été des univers qui ont marqué ma jeunesse. J’ai par exemple découvert Surcouf à travers la BD de Charlier et d’Hubinon. Ce marin a bercé ma jeunesse, et même, je crois, influencé ma vie ultérieure. Quand j’ai fait l’école de voile des Glénan, j’ai peut-être mis en application les principes dégagés de la lecture de Surcouf : voile, aventure, îles… J’ai subi d’autres influences, comme celle de Buck Danny. Par la suite, j’ai passé un brevet de pilote pour voler comme lui : on retrouve peut-être encore là les notions de voyage, de maîtrise de soi et de symbiose avec les éléments. Je n’ai plus renouvelé ma licence depuis une dizaine d’années, parce que j’ai trouvé le moyen d’avoir de plus grands plaisirs pour un prix inférieur. Surtout, le véritable voyage se parcourt en nous-mêmes. Quant à Hugo Pratt, je l’ai découvert au moment où il a fait paraître La Ballade de la mer salée en noir et blanc en France en 1975.

Vous êtes un grand rêveur, en fait…
Quelque peu, oui. L’intérêt de la bande dessinée, de l’écriture, est le rêve, au sens le plus beau du terme. Je voudrais citer des classiques, de la génération des années 50-60. Prenez, dans Blake & Mortimer, Le Mystère de la Grande Pyramide, par exemple, qui représente le rêve. Je me rappelle que, étant gosse, en lisant la fin de cet album, j’avais eu une peur extrême. De même, en lisant Les sept boules de cristal, quand j’avais 7 ou 8 ans, j’avais eu peur de la momie de l’Inca Rascar Capac. Je me souviens même d’avoir tant crié que mes parents avaient dû m’enlever le livre des mains, tant je m’identifiais à l’histoire. Surcouf, Le Mystère de la Grande Pyramide et Les Sept Boules de cristal montrent ici à quel point la BD peut alimenter l’imaginaire.

Corto Maltese

Il y a déjà des études sur l’univers de Corto, sur les univers de Hugo Pratt, plus parcellaires. Ici, c’est un ouvrage plus encyclopédique, mélangeant les connaissances scientifiques et approches ésotériques. C’est loin d’être une démarche classique…
S’opposent, se complètent et se mêlent tout à la fois substance et essence. Dans ce contexte, l’essentiel est d’essayer de se réaliser en son être, et non en son avoir. Le savoir est du domaine de l’avoir, mais il permet de donner des éléments utiles pour réaliser son être. Seule sa propre expérience permet en effet d’avancer sur la voie menant à la réalisation de son être. La distinction entre savoir et connaissance date de l’Humanisme de la Renaissance. La connaissance est du rapport de l’être, de l’expérience propre, que l’on développe à partir de certains outils, dont le savoir, qui n’est autre que l’expérience des autres. Corto nous donne-t-il la méthode de cette démarche ? Qui sait ?

Votre livre n’est pas de lecture facile. Il apporte des réponses, certes, mais surtout pose de nombreuses questions. Vous semblez dire au lecteur : il vous appartient de relire et de répondre vous-même.
De très bons livres ont été écrits sur Hugo Pratt, notamment ceux de Dominique Petitfaux, de Jean-Claude Guilbert ou de Claude Moliterni. Mais je précise avoir écrit un livre non sur Hugo Pratt, mais bien sur Corto Maltese. Il n’y avait rien sur Corto. Mon propos a été de placer le personnage dans son univers, tant de rêve que réel. Exemple : le papillon. On ne peut pas comprendre le papillon, que l’on trouve dans l’album Corto Maltese en Sibérie, si on ne comprend pas sa signification dans la superstition italienne, ou cubaine, et en amont dans la mythologie. Dans mon livre, je me réfère aussi à Dante. Les analogies permettent de comprendre autrement le papillon. Dans le livre, j’ai inclus quelques images, dont un papillon en verre de Murano, qui permet de suggérer au lecteur que l’affaire du papillon n’est pas finie. Pourquoi Murano ? Que représente Murano dans l’industrie du verre ? Autant de questions appelant encore plus de réponses personnelles. Ce livre ouvre ainsi des portes, mais je ne dis jamais ce qu’il y a derrière la porte : c’est au lecteur d’aller voir.
Ce n’est pas d’ailleurs non tant la réponse, que la question qui est importante. Pour reprendre les notions de savoir et de connaissance, le savoir répond à la question comment, la connaissance à la question pourquoi. Et la question pourquoi amène d’autres questions pourquoi infinies. Dans le livre, j’évoque Janus, un dieu qui avait une importance fondamentale dans l’antiquité. Bien sûr, j’écris que c’est le dieu de l’huis, celui qui regarde vers l’intérieur de la maison, mais aussi vers l’extérieur, donc celui qui regarde vers l’intérieur du monde, et celui qui regarde vers l’extérieur du monde, etc. Surtout, j’ai inclus une photo d’un masque vénitien de Janus, à trois visages, ou plutôt deux visages plus un, ce qui ne correspond pas à la tradition. Pourquoi ? Suivant son état d’esprit et sa prise de conscience, le lecteur pourra dire : Oui c’est original. Ou c’est une fantaisie d’artiste. Ou ne faut-il, entre deux contraires, trouver la synthèse ? Ou j’ai effectivement trois visages, mais je n’ai que quatre yeux. Pourquoi ? C’est ce genre de questionnement qu’induit ce livre. Question de rythme.
Certains refermeront ce livre en le jugeant inepte. D’autres s’arrêteront en chemin, car il leur paraîtra trop difficile.  Quelques-uns en tireront des éléments nécessaires à la réalisation de leur propre expérience, d’où le titre du livre : Corto est un initié, parce qu’il ouvre des portes, mais il ne donne pas de solution. Il invite à trouver non des solutions définitives, « car il n’en existe pas », juste des solutions provisoires, valables jusqu’à ce que l’on les ait démontées.

Corto Maltese

Ce livre est une vraie somme de connaissances assemblées d’une manière étonnante, et vous montrez comment chaque petite chose de notre histoire humaine peut s’avérer utile pour comprendre l’univers de Corto.
La première phrase du livre, dans le prologue, plonge le lecteur dans l’univers du rêve et du symbole : « J’ai longtemps rêvé de posséder une casquette de marin. Comme se révèle étrange ce besoin de posséder, d’appuyer sa pensée sur un support… » Mais aucune démarche ne peut se concevoir dans la certitude. D’où cette phrase, un peu plus loin dans le prologue : « Pourquoi s’efforcer de passer pour capitaine quand on se sait matelot ? » Suivent des développements, pour arriver à la conclusion : pourquoi Corto Maltese ? La réponse, me concernant, apparaît dans l’épilogue : « La lecture de Corto ne m’a fourni le guide des passes ou des arbres, mais m’a bel et bien permis de poser un autre regard sur l’île. » En ce sens, la saga de Corto Maltese est une invitation au voyage, une invitation à vivre, à devenir.

Quelle est la portée de Corto ?
Corto Maltese a pris date dans l’histoire de la bande dessinée. Avant, les personnages étaient soit folkloriques, comme Bécassine, soit représentaient la jeunesse, en son impétuosité, conduisant à vaincre de toute façon, comme chez Spirou. La BD qui commence à poser les problèmes intéressants apparaît dans les années 1964-1965, que le message soit politique ou autre. Corto, comme Silence, par exemple, bien plus tard - j’aime aussi beaucoup Comès -, portent à réflexion, prêtent à penser et à connaître. Il y a beaucoup à écrire sur lui.

Propos recueillis par Mickael du Gouret en juin 2008
© Mickael du Gouret / Auracan.com
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Mickael du Gouret
26/06/2008