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Entretien avec Hippolyte

Hippolyte
Hippolyte / DR
« Ce qui m'intéresse le plus, c'est le découpage et la mise en scène. Le dessin est annexe, c'est un plaisir final. »

À l’occasion du festival Culture Plagne, qui s’est tenu du 10 au 13 août 2008 dans la station de la Plagne, Auracan.com a rencontré Hippolyte (Dracula, le Maître de Ballantrae). L’occasion d’évoquer Minik que le dessinateur signe avec Richard Marazano dans la collection Aire Libre chez Dupuis, mais aussi ses projets en cours ou dans un futur proche. Un constat : Hippolyte déborde de projets.

Les 7 merveilles du monde
© Hippolyte - Pouget
Nathan Jeunesse
Vous avez une belle actualité en ce moment !...
Oui. J’ai illustré un album sur les sept merveilles du monde, qui sort chez Nathan Jeunesse, dans la collection Contes et Légendes [textes d'Anne Pouget, ndlr]. C’est un travail de commande de l’éditeur. Le thème me plaisait, cela faisait longtemps que je n’avais pas fait d’illustrations, et j’avais aussi envie d’en faire quelques-unes juste au crayon à papier. Par ailleurs, Minik, scénarisé par Richard Marazano, paraît chez Aire Libre. C’est mon gros travail du moment. Faire un album dans cette collection était un rêve d’adolescent : tous mes modèles y sont ! Arriver après tout ce panthéon d’auteurs fait plutôt plaisir. Minik conte l’histoire des grands explorateurs américains qui partaient au pôle Nord et qui ramenaient en fond de cale quelques Inuits pour les exposer au muséum d’histoire naturelle, les étudier, les disséquer.

Minik
© Hippolyte - Marazano / Dupuis
C’est un peu entre Jacques London et le scientifique…
En effet, il y a un peu de ça. Il y a un vrai fond d’aventure. Mais c’est aussi une vraie tragédie humaine sur le phénomène de la science. Enfin, cela entre en résonance avec une façon de concevoir l’Humanité et les êtres humains qui existe encore aujourd’hui, sur le sort que l’on peut réserver aux sans-papiers ou aux laissés-pour-compte de partout. Cela m’intéressait d’évoquer ce sujet.

Comment vous est venue l’idée de travailler avec Richard Marazano ?
José Luis Bocquet, directeur de la collection Aire Libre, avait bien aimé le Maître de Ballantrae, paru chez Denoël Graphic, et m’a contacté en me proposant de faire un album dans sa collection. J’étais ravi, mais je n’avais pas d’histoire prête pour Aire Libre. Je rêvais d’adapter d’autres romans de Stevenson, et j’avais aussi d’autres histoires qui auraient convenu à Aire Libre, mais je n’étais pas prêt à le faire seul. Dans un premier temps, j’ai présenté un projet avec Appollo, mais cela n’a pas pu se faire parce qu’il est parti vivre deux ans en Angola. Richard Mazarano, que je ne connaissais pas et qui m’avait envoyé plusieurs scénarios, m’a rappelé quelques jours après le contact avec José Luis Bocquet en me proposant plein d’histoires qui collaient bien, dont celle que nous avons choisie. Je n’avais jamais travaillé avec un scénariste, c’était une grande découverte.

Comment votre duo a-t-il fonctionné ?
Pour moi, qui ai toujours tout fait tout seul, me déposséder complètement du scénario, de la mise en scène, ce n’était pas évident. Je ne m’en suis donc pas dépossédé, j’ai eu ma partie au final, j’ai pu revoir les dialogues, certains axes de mise en scène. Nous avons trouvé un bon compromis, et Richard m’a laissé pas mal de liberté. Je ne pouvais être que dessinateur, j’ai pu mettre de moi-même dans l’histoire pour vraiment y croire.

Minik
case extraite de la planche 1 de Minik © Hippolyte - Marazano / Dupuis

Vous avez réussi à trouver l’équilibre satisfaisant l’un et l’autre…
Certains dessinateurs sont juste exécutants et s’en portent bien. Ce qui m’intéresse le plus, c’est le découpage et la mise en scèneLe dessin est vraiment annexe, c’est un plaisir final. Au début, Richard travaillait sur des planches très écrites, case par case, il avançait planche par planche et m’envoyait des séquences de cinq planches par cinq planches, sans me donner la fin. Or, il me fallait l’histoire complète pour que je puisse tout revoir à ma façon, et surtout ressentir complètement les personnages, leurs destinées, de manière à pouvoir vraiment les comprendre et les faire vivre sous mon crayon de manière plus incarnée. Nous avons mis un petit moment à nous caler ; après, cela s’est bien passé. Au final, c’est une bonne expérience.

Minik
case extraite de Minik
© Hippolyte - Marazano / Dupuis
Avez-vous d’autres projets avec lui ou avec d’autres scénaristes ?
Dans l’immédiat non, parce que j’ai plein d’histoires que j’ai envie de faire tout seul, et je me sens maintenant les armes pour le faire. Deux histoires sont presque écrites, dont l’une est destinée à Aire Libre. Ce n’est pas encore définitif, mais, normalement, ce sera celle sur le Liban, une sorte de BD reportage sur mon expérience là-bas, avec douze ans de décalage, une sorte de BD de souvenirs diffus, un peu changeants.

Pourquoi le Liban ?
Quand j’avais 19 ans, pour m’aguerrir, ma mère m’a payé un billet d’avion pour aller faire un chantier humanitaire, créé par une association catholique. Je ne me souviens plus du nom de cette structure, du nom des gens sur place, mais j’ai des souvenirs très présents, d’autres que j’ai développés ou inventés à force de repenser à cette histoire. Ce sera une BD sur le rapport au souvenir, mais surtout sur l’expérience d’un gamin de 18-20 ans qui arrive dans un pays dans lequel il ne comprend rien à la situation.

Le pays n’était pas en guerre, à ce moment-là ?
Normalement, quand j’y étais, c’était calme, mais mon camp s’est quand même fait bombarder plusieurs fois, des gens que je connaissais sont morts. La situation y est difficile en permanence, le pays est toujours sous pression syrienne comme israélienne. La nuance, en ce qui me concerne, est que j’étais là pour une période donnée et que je pouvais rentrer quand je voulais, ce qui n’a rien à voir avec les gens qui habitent là.

Minik
case extraite de Minik
© Hippolyte - Marazano / Dupuis
Outre ce one-shot pour Aire Libre, vous avez visiblement d’autres idées en tête…
En effet, je prépare une autre histoire, sur le Sénégal, qui est vraiment un reportage sur le vif. J’y suis allé il y a quelques mois, j’ai pratiquement tout fait sur place, textes, dessins et photos, et je dois maintenant finir de tout remettre en forme. Je vais essayer de faire un mix, avec de la BD sur un format un peu nouveau. Dans mes gros projets immédiats, je travaille actuellement sur une pièce de théâtre qui mélange marionnettes, théâtre d’ombres, projections de films d’animation et théâtre humain, tout cela se mélange et interagit, sur l’univers de Dracula. J’ai écrit une nouvelle histoire de ce personnage, très métaphorique, très simple, c’est juste une orgie visuelle. Je fais ça avec la Compagnie Zapoï, qui travaille en mêlant toujours marionnettes et films d’animation. La première aura lieu sur la scène nationale Le Grand Bleu à Lille du 10 au 15 mars 2009, et nous avons déjà trente-trois dates programmées pour la première année. Je travaille avec des étudiants de dernière année de Supinfocom, je fais les story-boards des films d’animation, qui sont réalisés par les étudiants, les marionnettes seront sans doute réalisées par des spécialistes de Bulgarie, et les décors que je dessine par des étudiants des Arts déco de Strasbourg. En fait, je suis un peu directeur artistique, et comme je suis aussi à l’écriture, je vérifie tout, je mets ma patte partout.

Vous appréciez certes le dessin, la mise en scène, mais aussi beaucoup l’écriture. Comment cela se passe-t-il ?
Je voyage pas mal, je dois passer trois-quatre mois à l’étranger sur une année, et j’écris beaucoup pendant ce temps-là. J’ai besoin de périodes d’isolement, loin de mon univers, pour écrire. Jusqu’à présent, j’ai plutôt fait des adaptations, le travail d’écriture était différent. Aujourd’hui, je suis entré dans un autre système, j’écris des choses qui me concernent et qui concernent le monde au jour le jour. Je suis donc plus sur de la prise de notes, sur le vif, et mon travail est en train d’évoluer vers de la BD reportage. Je n’en ai jamais fait jusqu’à présent, mais je m’oriente vers ça.

Minik
ex-libris Minik pour la librairie Super Héros
© Hippolyte - Marazano / Dupuis
Le Maître de Ballantrae est aussi un voyage…
Oui, c’est un voyage, il y a plusieurs formes de voyages, mais je me rends compte, par rapport aux expériences que je vis aujourd’hui, quand je raconte la vie des gens dans ce qu’elle de plus concret et de plus dur, que je trouve un peu vain de rester chez moi à raconter une histoire fantasmée de fiction. C’est important de faire rêver les gens, de les emmener ailleurs, mais j’ai envie de raconter ce qui se passe en bas dans ma rue.

Puisque vous écrivez beaucoup, avez-vous envie de proposer des scénarii, des histoires à des dessinateurs ?
En ce moment, j’ai envie de me remettre à tout faire tout seul. Je développe notamment un boulot en photo en ce moment, pour lequel je commence à être content de ce que je fais : j’ai trouvé une sorte de langage entre la photo, le dessin et l’écriture dans le reportage, chaque médium me permettant de raconter des choses différentes. Il y a une nouvelle forme de narration à trouver. Ce n’est pas le Photographe d'Emmanuel Guibert, ce n’est pas du carnet de voyage, c’est un peu différent…

Cela représente déjà beaucoup de travaux en chantier.
Oui, et ce n’est pas fini. Je prépare notamment un autre album chez Denoël Graphic, un projet pharaonique, sur lequel je ne m’étends pas, il s’agit d’un roman graphique de 200 pages de BD muette en couleurs. Par ailleurs, comme ma femme, qui est enceinte, s’est mise à écrire des histoires pour enfants, je commence à en illustrer avec elle. Je travaille aussi sur un ouvrage dans la collection Petits Carnets des éditions Alain Beaulet, que je dois finir, et je suis en train de lui proposer un autre projet, avec un ami sculpteur de Clermont-Ferrand, Alain Gabriel, qui n’a pas beaucoup de connaissances en illustration et en BD mais qui est très proche de l’univers de Carlos Nine en sculpture. L’idée : il fait des têtes assez incroyables, oniriques, étonnantes, que je prends en photo. À partir de ces photos, j’imagine un corps et un univers autour, que je réalise en carte à gratter en transparence. On met la photo de la tête derrière, qui s’incruste, et ma femme écrit une histoire fantasmée sur cet univers. Ce qui fait trois couches. En tout, il y aurait une quinzaine de portraits.

Un riche programme…
Et je prépare encore d’autres trucs, notamment d’autres adaptations de Stevenson, et un documentaire sur Stevenson de 52 minutes avec Michel Le Bris pour la télé. Pour l’instant, nous cherchons une boîte de production. L’idée est que Michel Le Bris commente et lise des passages de l’Ile au trésor et de Moonfleet, et que j’illustre ces passages à l’aquarelle en animation. J’ai presque fait tout le story-board, nous avons déjà fait quelques essais à l’aquarelle et ça marche !

Minik
extrait de la planche 3 de Minik © Hippolyte - Marazano / Dupuis

Propos recueillis par Mickael du Gouret en août 2008
Propos présentés et introduits par Mickael du Gouret et Brieg F. Haslé
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© Mickael du Gouret / Auracan.com

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Mickael du Gouret
05/09/2008