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Jean-Yves Delitte

Jules Verne est décidément une référence pour les auteurs d’histoires maritimes. Jean-Yves Delitte, dessinateur de la saga de politique-fiction Les Coulisses du Pouvoir (avec Philippe Richelle, Casterman), nous propose un récit particulièrement réussi en signant le premier tome du Neptune (Glénat).

Aux Etats-Unis, en 1883, William Lake achève la construction d’un sous-marin révolutionnaire. Afin de rentrer dans ses fonds, il se voit contraint de vendre son invention au richissime Gunther Von Stundendt, amateur d’expéditions sous-marines… Pendant ce temps, à New York, les magouilles politico-financières vont bon train : un armateur véreux met en place une grande régate, prétexte médiatique pour convaincre le ministère de la Marine de lui commander ses nouveaux steamers.

Jean-Yves Delitte, Le Neptune est votre première série en solo…
Depuis longtemps, j’avais l’envie de travailler seul, de réaliser une série fantastique, de pouvoir explorer des univers que j’affectionne dans le domaine de la marine. Cela fait longtemps que j’en ai parlé à Philippe Richelle avec qui je collabore depuis longtemps. Je lui ai proposé de s’aventurer avec moi dans d’autres domaines : la science-fiction, le drame social… Comme il n’était pas trop tenté par l’aventure, je me suis jeté à l’eau en décidant de faire moi-même dessin et scénario, plutôt que de rechercher un autre scénariste avec lequel je n’étais pas certain de m’entendre.

S’agit-il de votre premier scénario ?
Oui, hormis quelques courts récits dans le Journal de Tintin et Hello BD. Ayant une autre profession –je suis architecte– j’avais mon temps et les séries que je faisais alors avec Philippe (Donnington, Venturi…) me suffisaient.

Comment présenteriez-vous Le Neptune ?
Pour le néophyte, disons qu’il s’agit d’un récit “à la Jules Verne“ revisité, bien que je m’en écarte rapidement en recherchant une trame plus fantastique. Pour vous expliquer, tout est imaginaire : le récit bien sûr, mais aussi les décors, les machines… Je me prête au jeu de faire croire au lecteur que tout est réaliste, que je revisite notre passé, que ce que je raconte est plausible et a peut-être existé. Néanmoins, tout est imaginaire. Par exemple, tous les véhicules que l’on voit sont totalement issus de mon imagination. Je recrée tout en donnant un aspect réaliste à ces éléments. Je dessine une automobile, un tricycle, qui n’existait pas à l’époque ; ce type d’engin n’apparaissant qu’une dizaine d’années plus tard aux Etats-Unis. J’extrapole ainsi de quelques années sur la réalité en m’appliquant à être véridique sur le design, sur les détails.

Et pour ce qui des bâtiments, votre carrière d’architecte doit vous servir…
A nouveau, je crée ces édifices à partir de ma culture personnelle. Ma formation en histoire de l’architecture m’aide à créer des bâtiments. Par exemple, lorsqu’on voit le Ministère de la Marine à Washington, je l’ai imaginé de toutes pièces. Je n’ai pas cherché à savoir à quoi il ressemblait à l’époque. Cela ne m’intéressait pas : je me suis amusé à transcrire une architecture possible. J’ai tout de même un peu de documentation dont je me nourris pour trouver des formes, des motifs décoratifs… Elle me sert juste à donner une certaine crédibilité à mon dessin et aux décors que je crée. Je ne vois pas l’intérêt de recopier fidèlement quelque chose ayant existé, je préfère inventer un élément qui aurait pu exister ! Autant dans mon autre série, Les Coulisses du Pouvoir, qui se passe de façon contemporaine, je dois respecter une grande fidélité avec les lieux montrés car le lecteur peut s’y rendre, autant avec cette nouvelle série, je tiens à m’amuser en recréant un monde possible.

Voilà pour le décor, passons maintenant à l’intrigue. Votre récit est très complexe : il possède de nombreux tiroirs…
La méthode de Philippe Richelle, puisque je travaille avec lui depuis des années, m’a fortement inspiré. Je ne voulais que William Lake, le personnage principal, tombe fortuitement dans l’aventure. J’ai souhaité en faire un personnage réaliste, crédible. C’est un créateur, qui ne vit que pour son art et son œuvre, qui comme beaucoup d’inventeurs a des problèmes financiers. De ces aspects terre-à-terre, j’ai cherché à le faire tomber, malgré lui, dans l’aventure. C’est pour cette raison que j’ai écrit une histoire à tiroirs : divers paramètres permettront ce basculement.

C’est en effet un personnage extraordinaire par ses créations mais très banal par sa vie, son quotidien…L’album débute en le montrant en famille, avec son fils et sa belle-sœur qui vit avec lui depuis qu’il est veuf…
C’est un doux rêveur, un homme qui appartient à une époque où il y avait de nombreux inventeurs. Pour l’anecdote, son nom m’est venu par hasard en feuilletant un atlas des Etats-Unis. Par la suite, en me documentant sur l’histoire de l’époque, j’ai découvert un Anglais qui vivait aux Etats-Unis. Il s’appelait Simon Lake, et il avait inventé en 1886 “l’Argonaute“, un sous-marin doté de roues ! Cette série est née ainsi, fortuitement, par différentes recherches et divers hasards.

Après avoir fait la connaissance de cet inventeur, vous nous présentez un univers totalement autre : celui de la finance et des magouilles urbaines…
Il me fallait trouver un prétexte pour faire partir William Lake à l’aventure. J’ai ainsi échafaudé une histoire parallèle, dont les acteurs vont croiser la route de Lake. Ils vont sans cesse se croiser sans jamais se rencontrer. Les fonctionnaires du Ministère de la Marine, et cela est propre à cette époque, n’avaient aucune considération pour les progrès techniques. Ces militaires ne croyaient pas en la vapeur, et considéraient les sous-marins comme l’arme du lâche et du traître. A l’inverse, cette époque est aussi celle des grands concours : ainsi, je mets en place une grande régate où les armateurs désirent faire de la publicité pour leurs voiliers. L’histoire de cette régate, manipulée par divers personnages véreux, et celle de William Lake et de son sous-marin vont se croiser…

Vous avez créé une très riche galerie de personnages : l’inventeur, les fonctionnaires, les banquiers, les armateurs, les militaires… On ne peut pas lire ce premier tome de façon distraite face à cette richesse de personnages.
En effet ! Chaque apparition de ces personnages est importante pour la suite du récit. Ils vont revenir dans les prochains tomes où ils auront leur rôle à jouer. Je souhaitais, comme le fait Philippe Richelle, faire apparaître des personnages de façon utile, en leur donnant une certaine contenance pour faire comprendre au lecteur que si tel personnage agit, c’est qu’il y a quelque chose qui le motive.

Troisième univers après celui de l’ingénieur qui travaille à son invention et celui des magouilleurs qui s’enrichissent, vous nous présentez un homme fantasque et très fortuné qui explore le monde…
Gunther Von Stundendt est un personnage qui me paraît très important dans le premier tome : il est le déclencheur du départ de William Lake. C’est grâce à lui que Lake part à l’aventure. Ce milliardaire n’est pas un homme bienveillant : pour son intérêt personnel, il achète le sous-marin et n’hésite pas à profiter de la situation en s’appropriant l’invention de Lake. C’est souvent le cas d’ailleurs : le créateur est souvent acculé de vendre à perte sa création.

Ce milliardaire est en avance sur son temps : il a compris l’importance des médias. Nous sommes aux débuts de la photographie qu’il n’hésite pas à utiliser pour faire parler de lui dans la presse…
Effectivement, c’est un homme d’affaires moderne comme ceux qui ont existé à l’époque et qui ont fait fortune car ils ont profité des nouvelles technologies pour devancer leurs contemporains.

Ce personnage, égocentrique et mégalomane, est-il un homme « à la Jules Verne » ?
C’est tout à fait un homme “à la Jules Verne“. Pour l’anecdote, quand je m’apprêtais à créer cette nouvelle série, j’ai commencé à dessiner quelques illustrations en me remémorant les souvenirs que j’avais des livres de Verne. Ensuite, je suis allé confronter mes dessins avec ses ouvrages. J’ai été alors frappé par l’importance de la description chez le romancier.

A la différence qu’en bande dessinée, le lecteur n’a pas à lire la description des lieux car il la voit !
Oui, exactement. Pour répondre à votre question, il est certain que Jules Verne m’a nourri indirectement. Même si je ne connais pas tous ses livres, j’en ai lu plusieurs lorsque j’étais adolescent. Enfant, dans ma chambre, j’avais la chance d’avoir toute la collection. Mais je ne les ai pas tous lus !

Quatrième personnage qui renforce l’aspect maritime de cette série : un pirate !
C’est un autre homme d’affaire, qui par le biais de la piraterie, comme cela existe encore aujourd’hui dans certaines mers asiatiques, recherche à faire le plus de profit en pillant des navires.

Lorsqu’il attaque le navire du milliardaire, on peut penser que ce pirate n’agit pas seulement pour son propre compte…
Il a été acheté, en effet. Il attaque les proies qui lui passent sous le nez certes, mais on devine qu’il a une mission importante pour laquelle il a été payé. A ce point-là du récit, le lecteur peut comprendre que les personnages vus à New York pourraient bien être mêlés à l’affaire…

La cinquième étape de cet album, qui frustre terriblement le lecteur, se situe à la toute fin….
Oui, la dernière page ! Le récit devient plus fantastique… William Lake est dans son sous-marin qui s’enfonce sous les eaux. Il vient d’échapper à l’attaque pirate contre le navire du milliardaire. Mais il n’est pas seul à bord : il y a bien sûr son équipage, mais s’y trouve aussi des passagers clandestins…

Et la suite ?
Les deux premiers tomes sont fortement liés : on peut presque dire qu’ils composent une histoire complète. Pour les deux suivants, car la série est prévue en quatre tomes, je peux presque dire qu’il s’agira de récits complets, indépendants, mais reliés avec les deux premiers. Après ces quatre tomes, on verra. Si ça marche, tout est possible ! J’ai déjà écrit le découpage des quatre premiers : j’ai imaginé deux fins différentes selon le fait que la série se poursuive ou pas. Le second tome paraîtra en février 2004 et le troisième quelques mois plus tard.

Comment réagissez-vous si je classe Le Neptune dans le genre des séries maritimes ?
J’en suis très content. J’adore le monde de la marine. Pour l’anecdote, cet album est parrainé par Paul Gillon qui a réalisé un ex-libris. Initialement, c’était François Bourgeon, le créateur des Passagers du Vent, qui devait le faire, un auteur qui est très proche de mon univers. Malheureusement, Bourgeon n’a pas pu le faire, mais je suis très heureux de cette opération “coup de cœur“ et du dessin de Paul Gillon, l’auteur d’une autre série maritime, Jérémie.

Comment avez-vous choisi le titre de votre série ? La couverture présente un grand N doré… N comme “Neptune“, ou comme “Nautilus“, le sous-marin du Capitaine Némo ?
A propos du “Nautilus“, je me pose beaucoup de questions. Historiquement, “Le Nautilus“ n’est pas une création de Jules Verne, mais de Robert Fulton au début du 19ème siècle, vers 1815-1816. Subventionné par l’ambassadeur américain, Fulton a testé le premier sous-marin américain à Paris, dans la Seine. Plus récemment, on a dit que le sous-marin nucléaire américain “Le Nautilus“ était baptisé ainsi en hommage à Jules Verne. Je n’en suis pas convaincu… J’ai créé ce grand N en dessin de couverture car je souhaitais donner un logo à la série, tout simplement. J’ai choisi Le Neptune comme titre car je voulais évoquer le monde de la mer, il fallait lui donner une consonance en rapport avec la mythologie car William Lake est un homme instruit qui n’allait pas baptiser son sous-marin “Albertine“ ! J’ai tout de même hésité à l’appeler “Le Nautilus“, mais c’était trop banal.

Propos recueillis par Brieg F. Haslé, en septembre 2003
Copyright © Auracan.com, 2003
Illustrations : © Delitte, Glénat
Remerciements à Didier Convard et à l’équipe des éditions Glénat.
Reproduction, même partielle, interdite sans autorisation préalable

Du même auteur:

Le Neptune - T1
Les Coulisses du Pouvoir - T3
Les Coulisses du Pouvoir - T4
Les Coulisses du Pouvoir - T5

Jean-Yves Delitte sera l’un des auteurs BD invités, les 23, 24 & 25 avril 2004, au FESTIVAL LIVRE & MER de Concarneau (Finistère, France), un événement littéraire dont Auracan.com est partenaire.

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