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Vous semblez avoir une véritable passion
pour les arts graphiques. A vous entendre, même
un dessin décalqué est une création
Une critique ne peut être réaliste que
d'un point de vue éthique. Et encore, chacun
a sa propre éthique, et nous pouvons être
heurté par une manière de raconter ou
des faits d'une histoire qui nous choquent profondément.
Au point de vue graphique, je trouve malvenu de critiquer
un dessin. Malheureusement, les journalistes sont souvent
durs sur ce point envers certains dessinateurs.
Claude Moliterni avait publié en 1967
un livre intéressant, appelé : "Bande
Dessinée, figuration narrative". Il
y analysait l'ensemble de la bande dessinée,
d'avant guerre et contemporaine, pour en comprendre
les sources, les bases et les codes. Ce livre est un
réel travail de critique et je le conseille aux
jeunes auteurs, qui proviennent souvent du dessin animé,
car ceux-ci reproduisent des méthodes graphiques,
calquée sur le travail d'un autre auteur, sans
en connaître la source. Or, ces sources s'inspiraient
des peintres et des illustrateurs.
Vous ne croyez pas que certaines personnes innovent
encore, remettent en question la bande dessinée
?
Certainement. Je songe à Emmanuel Guibert,
le très grand dessinateur de la Guerre d'Alan.
Il a une démarche artistique intéressante
et puissante. Il n'hésite pas à expérimenter,
à se remettre en question. Il nous réservera
bien des surprises ces prochaines années.
Mais malheureusement il a une approche de la bande dessinée
totalement différente, sans qu'il le veuille
sans doute, trop élitiste. Un de mes amis, Hugues
Dayez, a écrit un livre parlant de l'école
à laquelle on apparente Sfar, Trondheim,
etc. Certains auteurs semblent y nier les productions
de ces trente dernières années. Pourtant,
ces auteurs ne seraient pas venus à la bande
dessinée, si ce qui a été publié
à cette époque n'avait pas existé.
Ils proviennent certes de la bande dessinée ancienne,
mais aussi de celle des années '80.
Ils se réclament "indépendants"
Il y a un malentendu. On parle souvent de bande dessinée
indépendante. Que signifie ce terme ? Une indépendance
d'édition ou de style graphique ? Avez-vous remarqué
avec quelle rapidité les indépendants
sautent dans les wagons des grands éditeurs ?
On ne peut pas dire que ceux qui travaillent chez Dargaud,
Dupuis ou Delcourt ont une indépendance d'édition.
Une indépendance de graphisme, donc ? Dans ce
cas, tous les dessinateurs sont indépendants.
Le dessin de l'un n'est jamais totalement le même
que l'autre, même s'il est apparenté !
Finalement, Michel Schetter est un véritable
indépendant. Il s'auto-publie et refuse de publier
chez les autres. Idem pour Tabary et Jo-El Azara
! Bref, les véritables indépendants sont
ceux qui se sont fait virer des grosses maisons d'édition
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On en revient à la notion de la rentabilité
qu'un dessinateur peut apporter à sa maison d'édition
Pour ma part, je n'ai jamais marché. Je suis
parti de moi-même ! (Rires)
A la fin des années '80, les éditions
Dupuis avaient comme politique de remercier les dessinateurs
qui ne vendaient pas au-dessus des quinze milles exemplaires.
Je connaissais Jacques Devos (ndlr : le créateur
du Génial Olivier). La manière
dont il a été traité est inimaginable,
surtout qu'il était à deux ans de la retraite.
Même s'il avait une certaine sclérose qui
ne lui permettait plus d'avoir un graphisme percutant,
il avait encore beaucoup d'idées. Il aurait pu
devenir un excellent scénariste pour d'autres.
Ses manières elliptiques de concevoir des séquences
étaient tout à fait extraordinaires. Mais
il a été décrié, notamment
dans les hauts de page de Yann et Conrad
Ce n'était vraiment pas le moment !
Mais c'était de la dérision
Peut-être ! Mais ils ne s'apercevaient pas du
mal qu'ils laissaient derrière eux. Certains
auteurs ont pris cela au premier degré
Tous les éditeurs se débarrassent-ils
des auteurs non rentables ?
Je ne pense pas. Guy Delcourt, par exemple, n'est
pas un marchand de tapis. Il croit vraiment en son métier,
et prend beaucoup de risque
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En publiant Lisette, notamment
?
Ce n'était pas vraiment un risque. Puisque l'histoire
de cette pauvre petite fille riche a connu bien des
déboires éditoriaux. Guy a racheté
les films à Bédéscope pour une
croûte de pain.
Guy Delcourt prend des risques en publiant certains
auteurs. Est-ce que le travail de Claire Wendling
était susceptible d'être rentabilisé
? Je ne crois pas ! Elle avait, à ses débuts,
un style qui lui était propre : un graphisme
féminin très touchant
Mais tellement
différent de la production du début des
années '90.
Les grosses maisons d'éditions, comme par exemple
le Lombard, ont eu tendance à associer la bande
dessinée à un produit. Lisez le Duel
Tintin Spirou, de Hugues Dayez, vous verrez que
Raymond Leblanc y dit : "Mais vous savez,
la bande dessinée, c'est comme du savon ! Il
faut que cela se vende
". C'est scandaleux
qu'un éditeur associe les uvres d'un auteur
à un produit. Et si ce produit ne se vend pas,
on jette l'auteur comme un malpropre, même s'il
travaillait depuis trente ans dans cette maison. Heureusement,
certains sont plus honnêtes.
Pour en revenir à votre production, vous
continuez à développer l'univers d'Harry
Je devais réaliser une suite à La Machine
à Explorer le Temps, le célèbre
roman de Wells. Les droits devaient tomber dans
le domaine public. Malheureusement, cette année
là, une loi a été votée,
rallongeant de vingt ans le moment où l'uvre
d'un auteur décédé devient libre
de droit. A vrai dire, il y a eu tellement d'auteur
qui se sont inspirés de Wells que je me suis
dit : "Pourquoi pas moi ?".
Pourquoi continuer aujourd'hui à développer
cet univers ?
Lorsque le premier album fut publié, j'ai pris
la décision de ne jamais arrêter de développer
cet univers, avec les quatre personnages principaux
(Harry, Clémentine, Auguste et le chien). Vous
savez mes histoires sont écrites au premier degré.
Je suis donc très attaché à mes
personnages
Mon cur est dans cette série
!
Lors de mes problèmes avec les éditions
Lefrancq, j'étais décidé à
ne plus réaliser de BD tant que durerait le procès.
Je ne voulais pas tomber dans le piège d'avoir
deux séries. A cette époque, je travaillais
la journée dans le milieu publicitaire. Le soir,
je réalisais des illustrations pour A Propos
d'Harry, afin de monter une exposition itinérante.
Celles-ci ont été publiées dans
un livre, portant le même nom.
Certaines illustrations de ce livre ont été
signées sous d'autres noms
C'était une manière de changer facilement
de style. Enfin, il est resté proche du mien,
tout en étant différent. Mais cela m'apaisait
de travailler sous un autre nom. Je me disais, en regardant
les planches : "Ce n'est pas du Alec Severin,
ce n'est pas grave si le dessin est un peu raté"
(Rires)
Depuis lors, mon dessin est légèrement
moins réaliste qu'auparavant ! Mon style est
plus naïf et sclérosé. Mais c'est
tout à fait volontaire ! C'est une sorte d'auto
dérision sur mes histoires, réalisée
au premier degré.
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Après La Conquête,
À Propos de Harry, vous
publiez La force de l'Eclair, le
premier fascicule des Nouvelles Aventures
de Harry.
Je n'ai que quelques soirées à consacrer
à la bande dessinée. Fatalement, mon rythme
de travail s'en ressent. Il m'arrive de terminer une
planche deux mois après la précédente.
Mais heureusement, je suis comme les lecteurs : j'aimerais
découvrir la suite des aventures de Harry plus
régulièrement. J'ai donc opté pour
la prépublication de ces aventures dans des fascicules
de seize planches.
Cette idée me plait énormément.
Les dessinateurs de ma génération nourrissent
bien souvent l'envie de recréer Héroïc
Album
Pour l'instant, je suis le seul à
dessiner sur ce support. Mais si d'autres auteurs viennent
me rejoindre, le temps d'une planche, on pourrait faire
un almanach !
La qualité d'impression et du papier de
La Force de l'Eclair est exemplaire
Du
véritable travail d'orfèvre !
L'impression et le papier coûtent la moitié
du prix du vente du livre. Ce "couché carton"
était fréquemment utilisé à
la fin du siècle dernier pour réaliser
les présentoirs en parfumerie. Il est également
complexe a imprimer, car il demande cinq jours de séchage
avant de pouvoir y passer un vernis
Vous supervisez l'impression ?
Absolument ! Mon rêve serait même de pouvoir
imprimer mes albums moi-même (Rires). Par
contre, je relie chaque exemplaire à la main,
au fil. Si j'écoule les mille exemplaires des
fascicules de la Force de l'Eclair, il n'est
pas impossible que j'imprime cette histoire dans un
album. Dans le cas contraire, je relierai les trois
cahiers dans une même reliure !
Savez-vous déjà où vous
mène Harry ?
J'ai quinze scénarios d'avance !
Soit
une bonne centaine d'année de travail si je continue
à travailler au rythme actuel (Rires).
Si un éditeur me laissait une liberté
totale, il est certain que j'avancerais beaucoup plus
vite sur mes histoires.
Je travaille en publicité, et réalise
des peintures pour les personnes qui me le demandent.Le
soir, je réalise mes bandes dessinées,
car j'aime beaucoup ce métier. Mais il n'est
malheureusement pas viable dans mon cas, pour les raisons
que j'ai déjà évoquées...
Vous rentrez quand même dans vos frais
en vous auto éditant ?
Heureusement, d'une manière convenable. Je ne
publie un album que lorsque j'ai récupéré
l'argent investi dans le précédent. Ma
mise de départ était de 5.000 €.
Il faut également savoir que je ne fais quasiment
pas de bénéfice sur ma production. Le
libraire gagne mieux sa vie que moi sur les albums !
Si je gagne un euro et demi par album, c'est beaucoup
!
Cela m'attriste parfois de ne pas écouler facilement
les mille exemplaires d'un album. Mais si mon lectorat
tombait à trois cent personnes, je continuerais
pour eux.
Pour leur faire plaisir !
Lorsque l'on parle avec vous, on sent que vous
avez un profond respect pour votre métier
C'est vrai ! Mais je suis parfois attristé par
certains aspects véhiculés par des bandes
dessinées, souvent publiées à des
milliers d'exemplaires. Je désapprouve la permission
de certains auteurs lorsqu'ils abordent des thèmes
violents ou de sexualité. Ce n'est pas en disant
cela que je vais changer les choses, mais je ne ferai
jamais de compromis à ce sujet. Je suis toujours
admiratif du travail graphique des autres, mais pas
de l'éthique développée par certains
Propos recueillis par Nicolas
Anspach et Marc
Carlot en Septembre 2002
© Auracan.com 2002
Tous nos remerciements à Tony
Larivière.
Toutes les illustrations sont © Al Séverin
& Several Pictures
La photographie de l'auteur est © Nicolas Anspach
- Auracan.com
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